The vulvic network

Bonjour à toustes,

Je m’appelle Clémence Ortega Douville, je suis une femme trans et je m’occupe de ce projet un peu particulier, qui est de travailler à la refonte des outils et concepts de la psychanalyse ayant trait au genre et à la sexualité.

Comme certain-e-s le savent, ceux-ci sont sur bien des aspects à l’image des sociétés dans lesquelles nous vivons, c’est-à-dire fondés sur des catégories d’analyse et d’interprétation appartenant à un système de différence. Ce système de différence tient le référent masculin comme étalon, repère à partir duquel tout autre référent sera constitué comme « manque », en défaut de celui-ci.

L’idée qu’on a d’un corps est composée à la fois d’une expérience sensible et d’un sens non moins sensible de la manière dont les différents rapports au corps sont perçus et organisés en société. On se fait une certaine idée d’un corps selon la façon dont il est représenté. L’apprentissage de la valeur que nos corps prennent dans le champ social s’inscrit dans également dans le champ de la narration. Il procède par analogies et par la reconnaissance d’indices visibles. Certains de ces indices ont une valeur positive, sont valorisés dans le champ social, d’autres non.

L’apprentissage de la valeur de ces indices est précoce et souvent inconscient. Dans l’effort de co-adaptation des individu-e-s à leurs différents environnements, l’intégration des codes organisant les différents espaces et leur cohésion est cruciale. Néanmoins, elle peut aussi signifier une perte d’individualité. Cette individualité peut elle-même valoriser une certaine organisation de ces indices corporels qui ne l’est pas selon les critères de nos sociétés, notamment en ce qui concerne sa propre représentation.

L’aspect normatif de notre apprentissage social quant à comment le corps est perçu et doit se présenter aux autres, est central à l’analyse que l’on peut faire des aspects structurant la perception du genre. Il y a de 1) les indices corporels visibles et reconnaissables, identifiables ; 2) leur valorisation ou dévalorisation ; et 3) leur organisation formelle, esthétique et morale.

L’objet du projet The Vulvic Network est autant de soulever les biais structurels par lesquels nos sociétés enferment les questions liées au corps, au genre et aux sexualités, que de souligner le rapport égalitaire qui doit exister entre l’expérience sensible, présente et non-communicable que l’on a de son propre corps d’avec la mémoire que l’on en a. Cette mémoire, c’est la matière première de l’imaginaire, celle-là même que l’on investit dans le champ social et symbolique, créant, formalisant et organisant des analogies, des réseaux de sens, des métaphores.

Rechercher à tout prix la conformité à une norme qui s’impose par la force et par l’apprentissage moral en fermant la porte à la réflexion et à l’élaboration d’une éthique à son propre corps, cela permet certes le maintien de structures de pouvoir traditionnelles mais appauvrit aussi les liens que nos corps tissent avec leurs milieux de vie. S’il convient de poser des limites fondamentales à l’emploi qu’un corps fait des autres, son droit propre à l’auto-détermination doit constituer la base d’une telle éthique.

Dans la théorie psychanalytique, les outils symboliques du « phallus » et du « nom-du-père » ont été soit repris de la théorie freudienne soit introduits par Jacques Lacan au milieu des années 50, avant que sa pensée n’évolue. Toutefois, ceux-ci sont toujours vivaces de nos jours.

De fait, les effets normatifs dans l’organisation de nos sociétés patriarcales impactent nos vies intimes mais ne sont pas contrebalancés par des modèles alternatifs qui permettraient l’institution d’autres voies d’interprétation. L’objectif du projet The Vulvic Network est alors notamment de fonder dans un premier temps une théorie de la symbolique vulvaire qui permette de sortir du système de différence dépendant du référent masculin. Il s’agirait pour nous de passer à un système de singularité qui puisse prendre en compte une quantité d’autres modèles.

En effet, la vulve, loin de n’être qu’un « trou », est agissante et donc signifiante. Elle est visible d’ailleurs, en témoignent les lèvres, le clitoris, les fluides, les poils, … Et pourtant son existence, sa valeur et sa puissance, toutes politiques, sont systématiquement niées par l’absence d’une organisation symbolique propre de nos imaginaires, à partir du territoire d’expérience singulier qu’elle peut constituer.

De même, cette ouverture symbolique permettrait la légitimation d’autres modèles de sexuation, d’identité et de sexualité. Expériences trans*, intersexes, de non-binarité et de sexualités non-hétéronormatives trouveraient les moyens d’asseoir leur plain droit d’être. Il s’agit de modifier la loi et l’ordonnancement de nos sociétés dans le rapport qu’elles instruisent entre le sexe, le genre, les sexualités, l’affectif, et l’organisation collective, sa vie publique, sociale et politique.

Néanmoins, ce grand chantier ne saurait être que spéculatif. Il requiert les contributions et les témoignages de celles et ceux qui lui donneraient une matière vivante, qui lui permettraient de parler des expériences concrètes du plus grand nombre autant que des minorités.

Sortir du schéma hétéronormatif tel qu’il est édicté par les injonctions sociales et symboliques ayant encore cours actuellement, dans les cabinets de psychanalyse comme dans la vie de tous les jours, nécessite de créer ses propres normes. C’est pourquoi j’en appelle à toutes celles et ceux qui voudraient partager leur expérience de la psychanalyse (notamment si elle ne fut pas satisfaisante), leur sentiment par rapport à ce en quoi ces questions ont un impact dans leur vie intime et leur relation à leur corps, aux analystes, professionnel-le-s et chercheurs-ses qui souhaiteraient contribuer à l’élaboration théorique de ce projet, ainsi qu’aux personnes appartenant aux minorités de genre ou sexuelles qui souhaiteraient apporter leur expérience sur le sujet, mais aussi toute personne désireuse de partager ses difficultés à dépasser un sentiment de ne pas arriver à faire « un » avec son propre corps, son sexe, son genre, sa sexualité, qu’elle ait eu ou non une expérience de la psychanalyse.

Ces témoignages (qui pourront être anonymes) serviront à refléter, à titre documentaire, la persistance de modèles normatifs clivant et des souffrances qu’ils peuvent générer mais aussi, les moyens de les dépasser.

Pour contribuer, rendez-vous sur la page contact ou par mail via clemenceortegadouville@gmail.com pour envoyer vos participations.

Merci pour votre temps de lecture et belle vie à vous,

Clémence

Appeal to contributions

Illustration 1: Doll by Olluna Dolls - Photographic credit : Anna Rakhvalova
Illustration 1: Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

Psychoanalysis has many times been attacked and accused of maintaining a narrow, patriarchal and outdated vision of gender division. Lately, a prosecution film titled Le Phallus et le Néant1 even compiled some aberrations of orthodox freudian and lacanian analysts. In order to defend another vision of the discipline, I wished to make an appeal to contributions, to give a proper symbolic representation of the female sex. The elaboration of a vulvic structure would permit the switch from a vision of gender based on a system of difference, to one based on the singularity of personal experience.

Part of my work here has been to bring new tools to the theory and practice of psychoanalysis, with the idea of a better understanding of our societies’ wounds. The next part of it will be to adress the question of gender, and how the lack of symbolic representation of the female sex affects us all in our societies’ structures.

In his precious book on psychosis titled What is madness?, psychoanalyst Darian Leader summarised Jacques Lacan’s ideas of the mid-1950s (which change later on) on the phallus as a symbolic structure. I largely quote  : ‘In a third phase, [the child] understands that the magnet beyond the mother cannot be him or herself, but is linked in some way to the father. Children will often protest this connection, doing their best to separate the parents, but beyond the drama and turbulence of their thwarted ambition lies a basic question of what other pathways are open to them. Will they remain in the world of the mother or choose another direction? The father’s function here does not just signify to the child that it is not the unique object of the mother but will equally affect her, situating a limit to her own propensities to cling on to her child. It establishes a barrier between both child and mother and mother and child, an active negation of the wish to reintegrate her offspring. Both the boy and the girl must now learn to give up their efforts to seduce her, to be the object of her desire, and reorganize their world around certain insignia of the father, which they identify with. These provide a new compass point, a way out, as it were, of an ill-starred situation. In analytic terms, the child must renounce trying to be the phallus for the mother – at the imaginary level – and accept having or receiving it – at a symbolic one: for the boy, as a promise for future virility, for the girl as a hope for future maternity, with her baby unconsciously equated with a phallus. For both the girl and the boy, this transforms the relation to the mother, as it establishes a horizon for her, a meaning that her actions are now linked to. First, the child registers that the mother is not all-powerful but lacking, and second, this lack is named. The father’s function here is to make sense of things: it allows an interpretation of the mother’s desire. It gathers the thoughts about her into a set that is constructed around the father and, specifically, the phallus. The phallus here is not the real penis, but a signification, an indicator of what is lacking, an index of the impossibility of completion or fulfilment. As such, it has no visual image, it can’t be caught or clearly defined. If it signifies potency or plenitude in the first moment of the Oedipal process, it now takes on a more fundamental value of loss, what we cannot be and cannot have in the present. Always out of reach, it is a way of symbolizing incompleteness and it thus introduces a sadness into the child’s life, but also an order, a symbolic framework that will allow the child to progressively move beyond the world of the mother.’2

As philosopher Fabrice Bourlez reminded about the function of the real in Lacan’s theory, the symbolic always confronts the reality of the body that escapes language completely3. Although, it nevertheless structures what we accept or not from the body. As a function of social and moral rules, there are things from the body that can or must not show.

Some are made valuable assets, others not. Some are turned and derived into symbolical values – for instance, those attributed to ‘masculine’ characters -, and other obliterated, made invisible, banned from the spectrum of what is licit and up to be spoken of. Anyway, we tend or try to adapt to the social values, sometimes at the cost of the alienation of a genuine expression of what we are.

Illustration 2: Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

Out of the system of difference

In psychoanalytic theory as well as in society, we notably live in a system of difference between the sexes. Quoting feminist writer Denise Riley from her book Am I That Name?, philosopher Elsa Dorlin reminds us what were, ‘from the historical discursive formations, the multiple conflicts of interpretation of the category « women ». […] For any woman, the fact of pointing oneself out, of posing oneself or to present oneself as a « woman », is never a continuous act and does never mean exactly the same thing.’4

Because every experience is individual, even in ‘pathological’ cases5, and that the categories of language to describe it are external to this experience. Moreover, in the case of gender issues, it is often negating it by making it dependent on the tension to ‘the other sex’. ‘Female’ gender gets defined by contrast with the main symbolic reference that is the male one. As the result of a difference in a logical system ( a – b = c, the space that is left for the complement to be defined), it can never increase without encountering a resistance, that is the increase of the first owner.

Another valuable idea comes from French sociologist Pierre Bourdieu, who used to develop that ‘the monopoly of symbolic violence is the condition for the possesion of the exertion of the monopoly of physical violence itself.’6 As a concrete example, there would be a difference between an insulting judgment passed by an authorised person, like a professor about one of his or her student, and a private insult.7 Contrarily to the second one, the first cannot be returned.

The category of ‘woman’ (the etymology of the word ‘category’ coming from the latin categorein, ‘to accuse publicly’, even « to insult », reminds Bourdieu) could be of no harm in a safe place where the balance of power allows women to return it, to respond to it. Yet, it is less obvious in a situation of inequality.

According to writer and activist Angela Davis, the sources of the inequalities getting against most women are connected to sexism, racism and class domination (sexism being the red line amid all the variety of experiences).8 Different moral spaces are then carrying different experiences of life and different imperatives. We should then be careful when treating of one important and relevent for a class of people, though excluding others from the chess play.

That is why I am adding another feature here that is the lack of symbolic representation of the female sex. It has been debated in many way (sometimes with much humour, like in Swedish author Liv Strömquist’s comic book L’origine du monde9), so many critics and misunderstanding got part of women and queer people raging against the phallus injunction. Therefore I wished to introduce another object in psychoanalytic theory that would be the vulvic structure and network.

The idea is to pull women and queer people’s experience out of the obligation to a default definition of their body as a difference from the male’s value and main referent. Then to open the possibility to get out of the tension from this system of difference in order to consider a system of singularity, notably of women and queer people’s experiences.

Illustration 3: Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

Vulvic network and appeal to contributions

In a discussion with Darian Leader over the subject of the phallus and the development of identity, he told me that to him, one of the key problems was that ‘however the disparities are interpreted, politicised and gendered, the bedrock is the power differential between a baby and a parent/caregiver – this is an initial situation of radical inequality, which then comes to inflect other currents in development.’

In fact, we may as well suggest that the infant has no idea of how the world outside functions, but learns it all throughout their relation to their parents or caregivers. There is a transmission of the symbolic order. That is why it is important to separate the phases of our progressive work. The idea of the phallus is still relevent as a representation of our current societies’ inner organisation, and we must be able to analyse this constitution. That is the negative part of the work, to dig it up. But then, we need to go beyond and rebuild. And we should do that, I believe, by allowing the fluidity between genders, whatever sexual organ or sexuality.

Then we need the two sides of the symbolic spectrum, and we need an autonomous symbolic object for the vulva, that means clitoris, labia, fluids and all. Not only the mistery of what the inner part of the vagina is to standard males’ restrictive phantasies (people identifying as « men » are stuck too in this political system). For that, the female sex is mostly a hole. But moreover we cannot understand other forms of gender representation and sexuality without making proper room to the visible part of the vulva as well, as something that can be shown and talked about, signifying and highly structuring – and most of all, not dependent on the differentiation from the penis.

The vulva is a fluent mass of flesh, and although the erection of the clitoris is a directional and hard spot, the rest is a fluid, queer thing. The zone around the clitoris is arborescent and structured from tailbone to belly. That is why, the same way I introduced in my last summary the concept of marginal topia10, I will here present the concept of local contract, as a dialogue between standing points and surrounding fluidity.

Societies have their general social and moral rules, that generate repression and favour obedience. But our living in society involves multiple spaces, each ruled differently and locally according to whom we are related to in those spaces.

The same happens on the symbolic level, and that is why it is important to create a new contract : a new contract with the body, a new contract with gender representation, a new contract with family, a new contract to society. To change the context, bit by bit, by concentric circles.

That is why I wished to open an appeal to contributions, testimonies, mostly from women and queer people, but surely from men as well, about how they are living with their sex, their gender and their sexuality, and how they feel a better representation of the vulva would be of any help with that.

Then feel free to contact me through the contact section of this website, or by mail at : clemenceortegadouville@gmail.com

Best to you,

Clémence Ortega Douville

1Le Phallus et le Néant, Sophie Robert, Océan Invisible Productions, 2019

2In Darian Leader. What is Madness?, Penguin Books Ltd. Édition du Kindle, p. 62

3‘This emptiness, this absence, this failure, this point of forclosure proves to be necessary so to set language itself in motion. Escaping all reality, it makes them all possible, as varied as they are. [Lacan’s] « There is no sexual connection » marks all subject and all discourse with a point of incompleteness. Its inscription in the living of our bodies and the symbolic field favours the constructions, the differences, the historicity through which our genders, our bodies and our sexualities can be said.’ In Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse : Clinique mineure et déconstructions du genre, Ed. Hermann, coll. « Psychanalyse en questions », 2018, p. 253. My translation.

4In Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Ed. PUF, coll. Philosophies, 2008, p.96. My translation.

5‘This is the difference between mental hygiene – in which we know what is best in advance for the patient – and psychotherapy – in which we don’t. It is easy to miss the violence at play here, yet it is present each time we try to crush a patient’s belief system by imposing a new system of values and policies on them. We could contrast this with an approach that looks not for the errors but for the truth in each person’s relation to the world, and the effort to mobilize what is particular to each person’s story to help them to engage once again with life: not to adapt them to our reality, but to learn what their own reality consists of, and how this can be of use to them.’ In Darian Leader. Op. Cit., p. 7

6In Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Ed. Raisons d’agir / Ed. du Seuil, 2012, p.14

7Ibid., p.27

8In Angela Davis, Women, race and class, Ed. Random, New York, 1982

9In Liv Strömquist, L’origine du monde, Ed. Rackham, 2016

10https://clemenceortegadouville.fr/2019/01/25/note-on-the-reorganisation-of-psychoanalysis/

/ Le réseau vulvique – Appel à contributions

La psychanalyse a souvent été attaquée et accusée de maintenir une vision étroite, patriarcale et datée de la division des genres. Dernièrement, un film à charge intitulé Le Phallus et le Néant1 a même compilé certaines aberrations d’analystes freudiens et lacaniens orthodoxes. Dans le but de défendre une autre vision de la discipline, je souhaite lancer un appel à contributions, pour donner une représentation symbolique du sexe féminin digne de ce nom. L’élaboration d’une structure vulvique permettrait de passer d’une vision du genre basée sur un système de différence, à une autre basée sur la singularité de l’expérience personnelle.

Une partie de mon travail ici a été d’apporter de nouveaux outils à la théorie et pratique de la psychanalyse, dans l’idée d’une meilleure compréhension des blessures de nos sociétés. La prochaine phase sera d’aborder la question du genre, et de comment le défaut de représentation symbolique du sexe féminin nous affecte tou-te-s au sein de nos structures sociales.

Dans son précieux livre sur la psychose intitulé Qu’est-ce que la folie ?, le psychanalyste Darian Leader résume les idées de Jacques Lacan de la moitié des années 50 (qui changent ensuite), sur le phallus en tant que structure symbolique. Je cite largement  : « Dans une troisième phase, [l’enfant] comprend que l’aimant au-delà de la mère ne peut pas être lui ou elle, mais est lié d’une certaine manière au père. Les enfants protestent souvent cette connexion, faisant de leur mieux pour séparer les parents, mais au-delà du drame et de la turbulence de leur ambition déjouée réside une question basique quant aux autres issues ouvertes pour elles et eux. Vont-ils demeurer dans le monde de la mère ou choisir une autre direction ? La fonction du père ne signifie pas seulement ici que l’enfant n’est pas l’unique objet de la mère mais va également l’affecter elle, situant une limite à sa propre propension à s’accrocher à son enfant. Cela établit une barrière à la fois entre l’enfant et la mère et entre la mère et l’enfant, une négation active du vœux qu’elle fait de réintégrer sa progéniture. A la fois le garçon et la fille vont maintenant apprendre à abandonner leurs efforts pour la séduire, pour être un objet de son désir, et réorganiser leur monde autour d’une certaine insigne du père, avec qui il et elle s’identifient. Ceci fournit un nouveau point cardinal, une issue, ce qu’elle était, hors d’une situation malheureuse. En terme analytique, l’enfant doit renoncer à être le phallus de la mère – au niveau imaginaire – et accepter de l’avoir ou de le recevoir – à un niveau symbolique : pour le garçon, en tant que promesse d’une virilité future, pour la fille comme l’espoir d’une future maternité, avec son bébé inconsciemment associé à un phallus. Autant pour la fille que pour le garçon, cela transforme la relation à la mère, car cela établit un horizon pour elle, un sens auquel ses actions sont maintenant liées. Tout d’abord, l’enfant prend note du fait que la mère n’est pas toute-puissante mais manque de quelque chose, et ensuite, ce manque est nommé. La fonction du père est ici de tirer un sens aux choses : il permet une interprétation du désir de la mère. Cela rassemble des pensées à son sujet au sein d’un ensemble qui est construit autour du père et, de manière plus spécifique, du phallus. Le phallus n’est ici pas le pénis réel, mais une signification, un indicateur de ce qui est manquant, un index de l’impossibilité d’achèvement ou de complétude. En tant que tel, il n’a pas d’image visuelle, il ne peut être saisi ni clairement défini. S’il signifie la puissance ou la plénitude au premier moment du processus œdipien, il prend désormais la valeur plus fondamentale de la perte, ce que nous ne pouvons être ou avoir dans le présent. Toujours hors d’atteinte, il est une manière de symboliser l’incomplétude et de fait il introduit une tristesse dans la vie de l’enfant, mais aussi un ordre, une trame symbolique qui permet à l’enfant d’aller progressivement au-delà du monde de la mère. »2

Comme le rappelle le philosophe Fabrice Bourlez à propos de la fonction du réel dans la théorie de Lacan, le symbolique se confronte toujours à la réalité du corps qui échappe complètement au langage3. Toutefois, il structure ce que nous acceptons ou non de notre corps. En tant que fonction des règles sociales et morales, il y a des choses venant de notre corps que nous pouvons ou que nous ne devons pas montrer.

Certaines deviennent des atouts de valeur, d’autres non. Certaines sont transformées et dérivées dans des valeurs symboliques – par exemple, celles attribuées à des caractères « masculins » -, et d’autres oblitérées, rendues invisibles, bannies du spectre de ce qui est licite et dont on peut parler. De toute manière, nous tendons ou tentons de nous adapter aux valeurs sociales, parfois au coût de l’aliénation d’une expression authentique de ce que nous sommes.

Sortir du système de différence

Dans la théorie psychanalytique aussi bien qu’en société, nous vivons dans un système de différence entre les sexes. Citant l’écrivaine féministe Denise Riley à partir de son livre Am I That Name?, la philosophe Elsa Dorlin nous rappelle ce qu’était, « depuis les formulations discursives historiques, les multiples conflits d’interprétation de la catégorie « femmes ». […] Pour n’importe quelle femme, le fait de se désigner, de se poser ou de se dire « femme », n’est jamais un acte continu et ne veut jamais dire exactement la même chose »4

Parce que chaque expérience est individuelle, même dans des cas « pathologiques »5, et que les catégories de langage pour la décrire lui sont extérieures. De plus, dans le cas des questions liées au genre, ces catégories la nient souvent en la rendant dépendante de la tension vers « l’autre sexe ». Le genre « féminin » vient à se définir en contraste avec la référence symbolique principale, qui se trouve être la référence masculine. Comme résultat d’une différence dans un système logique ( a – b = c, l’espace laissé au complément pour être défini), celui-ci ne peut jamais croître sans rencontrer une résistance, qui est l’accroissement du premier possédant.

Une autre idée précieuse vient du sociologue français Pierre Bourdieu, qui développa la thèse selon laquelle « le monopole de la violence symbolique est la condition de la possession de l’exercice de la violence physique elle-même ».6 A titre d’exemple concret, il y aurait une différence entre un jugement insultant porté par une personne autorisée, comme un professeur au sujet d’un ou d’une de ses élèves, et une insulte privée.7 Contrairement à la seconde, le premier ne peut être retourné.

La catégorie de « femme » (l’étymologie du mot « catégorie » venant du latin categorein, « accuser publiquement », voire « insulter », rappelle Bourdieu) pourrait être inoffensive dans un espace sécurisé où l’équilibre des pouvoirs autorise les femmes à retourner cette catégorie, à y répondre. Cependant, la chose est moins évidente dans une situation d’inégalité.

Selon l’écrivaine et activiste Angela Davis, les sources des inégalités pesant sur les femmes sont liées au sexisme, au racisme et à la domination de classe (le sexisme étant le fil rouge au milieu de la variété des expériences).8 Différents espaces moraux portent ainsi différentes expériences de vie et différents impératifs. Nous devrions donc être prudent-e-s lorsque nous traitons d’enjeux importants et valables pour une classe de personnes, mais en excluant d’autres de l’échiquier.

C’est pourquoi j’ajoute ici un autre élément qui est le défaut de représentation symbolique du sexe féminin. La chose a été débattue de multiples manières (parfois avec beaucoup d’humour, comme dans la bande-dessinée de l’autrice suédoise Liv Strömquist, L’origine du monde9), aussi de nombreuses critiques et incompréhensions ont provoqué la rage d’une partie des femmes et personnes queer contre l’injonction du phallus. En conséquence, j’ai souhaité introduire un autre object dans la théorie psychanalytique, qui serait la structure et le réseau vulviques.

L’idée est de tirer l’expérience des femmes et des personnes queer hors de l’obligation de définir par défaut leur corps comme différence vis-à-vis de la valeur et du référent principal masculin. Dès lors, il s’agit d’ouvrir la possibilité de sortir de la tension induite par ce système de différence, pour considérer un système de singularité, notamment celle des expériences des femmes et des personnes queer.

Réseau vulvique et appel à contributions

Lors d’une discussion avec Darian Leader sur le sujet du phallus et du développement de l’identité, il m’expliqua que pour lui, un des problèmes-clé était que « bien que les disparités soient interprétées, politisées et genrées, le socle en est le différentiel de puissance entre le bébé et le parent/substitut – il s’agit d’une situation initiale d’inégalité radicale, qui vient alors moduler les autres courants en développement ».

En effet, nous pourrions aussi bien suggérer que l’enfant n’a aucune idée de comment le monde extérieur fonctionne, mais apprend tout cela à travers sa relation à ses parents ou substituts. Il y aurait ainsi une transmission de l’ordre symbolique. C’est pourquoi il est important de séparer les phases de notre travail progressif. L’idée du phallus est toujours valable en tant que représentation de l’organisation interne de nos sociétés actuelles, et nous devons être capables d’analyser cette constitution. Ceci est la partie négative de notre travail, de la déterrer. Mais alors, nous avons besoin d’aller plus loin et de reconstruire. Et nous devrions faire cela, je crois, en permettant la fluidité entre les genres, quels que soient l’organe sexuel ou la sexualité.

Nous avons dès lors besoin des deux aspects du spectre symbolique, et nous avons besoin d’un objet symbolique autonome de la vulve, ce qui veut dire le clitoris, les lèvres, les fluides et le reste. Non seulement le mystère de ce que la partie intérieure du vagin constitue dans les fantasmes restrictifs standards des hommes (les personnes s’identifiant comme « hommes » sont tout autant coincés dans ce système politique). Dans ces conditions, le sexe féminin est avant toute chose un trou. Mais nous ne pouvons de surcroît pas comprendre d’autres formes de représentation de genre et de sexualité sans également faire une place propre à la partie visible de la vulve, comme quelque chose qui peut être montré et dont on peut parler, signifiant et hautement structuré – et surtout, non dépendant de la différenciation du pénis.

La vulve est une masse de chair fluide, et bien que l’érection du clitoris soit un point directionnel et dur, le reste est une chose fluide et « étrange ». La zone autour du clitoris est arborescente et structurée du fessier jusqu’au ventre. C’est pourquoi, de la même manière que j’ai introduit dans mon dernier résumé le concept de topie marginale10, je vais présenter ici le concept de contrat local, en tant que dialogue entre des points stables et une fluidité environnante.

Les sociétés ont leurs règles sociales et morales générales, qui génèrent la répression et favorisent l’obéissance. Cependant le fait que nous vivions en société implique des espaces multiples, chacun réglé différemment et localement en fonction des personnes à qui nous sommes lié-e-s au sein de ces espaces.

La même chose arrive au niveau symbolique, et c’est pourquoi il est important de créer un nouveau contrat : un nouveau contrat avec le corps, un nouveau contrat avec la représentation de genre, un nouveau contrat avec la famille, un nouveau contrat à la société. Pour changer le contexte, morceau par morceau, par cercles concentriques.

C’est pourquoi j’ai souhaité ouvrir un appel à contributions, à témoignages, surtout de femmes et de personnes queer, mais sûrement d’hommes également, au sujet de comment elles et ils vivent avec leur sexe, leur genre et leur sexualité, et de leur sentiment quant à l’idée qu’une meilleure représentation de la vulve pourrait être d’une quelconque aide.

Aussi sentez-vous libre de me contacter via la section « contact » de ce site, ou par mail à : clemenceortegadouville@gmail.com

Avec mes meilleurs sentiments,

Clémence Ortega Douville

1Le Phallus et le Néant, Sophie Robert, Océan Invisible Productions, 2019

2In Darian Leader. What is Madness?, Penguin Books Ltd. Édition du Kindle, p. 62. Ma traduction.

3« Ce vide, cette absence, ce ratage, ce point de forclusion s’avère nécessaire pour que se mette en mouvement le langage lui-même. Échappant à toute réalité, il les rend toutes possibles, aussi variées soient-elles. L’« il n’y a pas de rapport sexuel » [de Lacan] marque d’un point d’incomplétude tout sujet et tout discours. Son inscription dans le vivant de nos corps et dans le champ symbolique favorise les constructions, les différences, l’historicité à travers laquelle nos genres, nos corps et nos sexualités peuvent se dire. » In Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse : Clinique mineure et déconstructions du genre, Ed. Hermann, coll. « Psychanalyse en questions », 2018, p. 253.

4In Elsa Dorlin, Sexe, genre et sexualités, Ed. PUF, coll. Philosophies, 2008, p.96.

5« C’est la différence entre l’hygiène mentale – dans laquelle nous savons à l’avance ce qui est le mieux pour le patient – et la psychothérapie – dans laquelle nous ne le savons pas. Il est facile de manquer la violence à l’œuvre ici, toutefois elle est présente à chaque fois que nous essayons d’écraser le système de croyance d’un-e patient-e en imposant sur elles/eux un nouveau système de valeurs et d’habitude. Nous pourrions contraster avec cette approche en cherchant, non les erreurs mais la vérité dans la relation au monde de chaque personne, et par l’effort de mobiliser ce qui est particulier à l’histoire de chaque personne afin de les aider à s’engager de nouveau dans la vie : ne pas les adapter à notre réalité, mais leur apprendre ce en quoi consiste leur propre réalité, et en quoi cela peut leur être utile. » In Darian Leader. Op. Cit., p. 7

6In Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Ed. Raisons d’agir / Ed. du Seuil, 2012, p.14

7Ibid., p.27

8In Angela Davis, Women, race and class, Ed. Random, New York, 1982

9In Liv Strömquist, L’origine du monde, Ed. Rackham, 2016

10Texte en anglais https://clemenceortegadouville.fr/2019/01/25/note-on-the-reorganisation-of-psychoanalysis/