Identité et identification

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« For those of us

who were imprinted with fear

like a faint line in the centre of our foreheads

learning to be afraid with our mother’s milk

for by this weapon

this illusion of some safety to be found

the heavy-footed hoped to silence us

For all of us

this instant and this triumph

We were never meant to survive. »

Audre Lorde, « A Litany for Survival », 1997

« Dafna avait l’air d’ignorer qu’en Occident nous baignons tous dans la conviction que chaque humain quitte l’enfance tôt ou tard, et refoule alors sa première identité. Ce passage obligatoire […] implique une différence radicale entre les âges et postule le caractère pathologique des simplets qui ne parviennent pas à adopter une conduite estampillée adulte. Que des enfants revendiquent leur spécificité, leur droit à la différence, n’est légitime à nos yeux que s’ils consentent à mûrir un jour ou l’autre ! »

Alexandre Jardin, Les Coloriés, ed. Gallimard, 2004, pp. 85-86.

Notre identité est intimement liée à la manière dont nous apprenons à réagir aux autres ainsi qu’à la façon dont les autres elleux-mêmes réagissent à notre présence, notre apparence, notre comportement, la façon dont iels nous informent de notre impact sur ce qui nous entoure et dès lors, nous identifient comme quelque chose qui les aura poussé-e-s à se prononcer sur la personne que nous étions censée être aux yeux du monde. C’est une boucle. Il n’y a pas de limite franche entre un ensemble constant constituant notre identité et la nécessité de s’assurer d’être identifié-e de façon constante et familière. Notre identité est liée à qui nous sommes pour les autres et à qui nous apprenons à être pour nous-même comme un objet d’observation et de constatation. Nous devons à chaque instant, à travers le flux de nos pensées, rétablir le caractère intersubjectif et performatif de ce qui nous permet d’être identifié-e et de ce qui en assure la stabilité, notamment face à la possibilité d’un refus, d’une agression, de l’étrangeté.

Dans son poème Good Mirrors Are Not Cheap (« Les bons miroirs ne sont pas donnés »), Audre Lorde ose affirmer que « le miroir ment » et nous renseigne sur le sentiment d’altérité. L’image que nous voyons dans le miroir est censée nous être intime. Dès lors, comment faire lorsque d’autres que nous semblent s’arroger la préséance sur notre corps à notre place ?

Si la citation du roman d’Alexandre Jardin en en-tête concerne la rupture fondamentale qui est opérée dans nos sociétés occidentales par rapport à l’enfance (que l’on pourrait rapprocher de celle concernant la vieillesse), elle pointe aussi la question délicate de la conduite sociale. Nous citons souvent l’idée du neurobiologiste chilien Francisco Varela1 à propos de la vision néo-darwiniste de l’évolution des espèces, selon laquelle ce modèle dominant fonctionnerait sur le mode prescriptif et qu’il serait avisé de changer de paradigme. Au lieu de se contenter d’établir des limites vis-à-vis des quelques choses interdites, car menaçant l’intégrité physique et/ou psychique des individu-e-s et leurs capacités de reproduction (dans l’optique du maintien dans le temps de l’espèce) – ce qui laisserait libre cours à chaque individualité ou groupe pour développer son propre équilibre sans nuire à celui des autres (c’est là le modèle proscriptif promu par Francisco Varela) – , le modèle prescriptif impose une norme d’adaptation, à laquelle on attend que les individu-e-s s’adaptent de façon optimale.

Cette vision trouve sa réplique dans le darwinisme social, selon lequel seul-e-s les plus adapté-e-s au système en place survivent, étant entendu qu’il serait alors « naturel » que les plus faibles disparaissent, niant toute possibilité de coopération et de soutien ; en somme, de répartition des ressources à travers une diversité d’espaces intermédiaires où chacun-e pourrait développer ses propres modalités d’existence. Là où chacun-e devrait pouvoir s’interroger sur son identité dans une totale liberté (dans la mesure où cette liberté est mutuelle et respecte celle des autres) et élaborer les moyens de son auto-détermination, les rapports de domination et la confiscation des espaces de pouvoir sous la doctrine « impérialiste, suprémaciste blanche, capitaliste et patriarcale », selon l’expression de bell hooks, de surcroît néo-libérale, rigidifient les mécanismes d’identification, plongeant les personnes en prise avec ceux-ci dans la menace de l’aliénation. Nous ne sommes pas égaux-les devant le capital et il n’y a pas que le genre qui se performe (Judith Butler, 1990), il y a aussi le discours de classe qui produit ses propres justifications – y compris pour nier ses fondements sexistes, racistes et validistes et les subjectivités qu’ils écartent.

Dans un article récent sur Mediapart2, le philosophe Paul B. Preciado interroge lui aussi la question des limites de l’identification, surtout lorsque celle-ci se trouve à l’intersection de plusieurs injonctions s’excluant mutuellement. S’appuyant sur le roman de l’écrivaine Fatima Daas, lesbienne et musulmane, il y explique la contradiction intense qui anime celle-ci dans son sentiment de ne pouvoir être l’une et l’autre en même temps. Être lesbienne la forcerait à s’identifier au modèle de la femme blanche tendant à atteindre à un statut social équivalent à celui de la femme hétérosexuelle – c’est-à-dire que sa singularité s’effacerait au sein, notamment, du modèle universaliste, laïc et républicain d’un certain féminisme français. « Il n’est pas possible de s’affirmer en tant que musulmane lesbienne sans nier l’un des deux termes : une bonne lesbienne est une lesbienne qui renie l’islam. Une lesbienne doit être une bonne femme de la nation. La bonne lesbienne se bat avant tout pour la liberté républicaine de « toutes les femmes », et se dresse donc, avec une force égale, contre « l’esclavage«  des femmes dans la prostitution et contre la « soumission » des femmes musulmanes – elle n’a même pas besoin de leur parler car elle considère qu’elles manquent de souveraineté puisqu’elles sont sous l’influence de la prostitution ou de l’islam », développe Paul B. Preciado – critique de l’assimilation d’une partie de la communauté gay et lesbienne au modèle capitaliste dominant qu’on retrouve aussi développée par le sociologue Sam Bourcier.3

De même, pas question, en tant que musulmane, de s’affirmer lesbienne. Poursuivant l’analyse intersectionnelle de la juriste américaine Kimberlé Crenshaw, Preciado propose l’idée d’une disjonction politique pour exprimer « la condition normative qui rend inhabitables et non énonciables certaines zones d’intersection des différents vecteurs d’oppression. » Celle-ci comprend les dynamiques exclusives liées au genre et à la sexualité, aux critères raciaux et à la classe sociale autant qu’à celles liées à la validité physique et/ou psychique avec leurs propres critères d’exclusion de la participation politique et sociale. Le philosophe cite aussi autant Audre Lorde, l’écrivain Édouard Louis que l’artiste chilienne trans peignant de la bouche et du pied Lorenza Böttner ou l’activiste féministe chicana Chela Sandóval, où les thématiques de déclassement côtoient celles liées à la maladie, au corps comme objet de lutte et à la langue. Preciado identifie ainsi « trois figures disjonctives qui font exploser le féminisme républicain blanc hétéronormatif : la position trans ou non binaire, celle des travailleuses du sexe, et celle de femmes racisées (marquées comme migrantes, parfois comme musulmanes, d’autres fois simplement comme « esclaves«  ou « sauvages« ). » Selon l’activiste queer et autiste Delphine Montera, on pourrait même questionner leur intersection avec un facteur d’oppression tel que le validisme (penser l’organisation de la société seulement autour d’un seul standard qui serait celui des personnes valides physiquement et/ou psychiquement). En effet, celui-ci « ne concerne pas seulement les handicaps visibles/invisibles et les personnes ayant des maladies, […] il n’y a pas d’entité essentialiste du validisme » mais il « évolue en fonction des situations politiques et des autres oppressions »4, comme on a pu le voir avec la crise sanitaire, politique et sociale du Covid-19 et la baisse des budgets de santé. Identifier ces enjeux, c’est cerner les dynamiques de pouvoir et d’exclusion qui les composent.5

On pourrait également, comme le fait le comédien Océan dans son podcast La politique des putes (2019), interroger les multiples définitions du travail du sexe, comme force de travail incluant les diverses formes de sexualisation du corps (même sans acte sexuel au sens strict du terme) et comme contrat (dans la perspective féministe marxiste et sur le modèle du syndicat), lequel peut autant inclure les échanges sexuels contre de l’argent que le sexe asservi au capitalisme hétéropatriarcal dans des contextes sociaux « ordinaires » (jusqu’à la structure conjugale conventionnelle, où le sexe peut constituer la « monnaie d’échange » à la protection et à l’équilibre marital et familial). Ces derniers ont trait, justement, aux diverses injonctions faites aux femmes et aux corps divergents à suivre des conduites sociales prescrites par les structures de pouvoirs les érigeant comme seules admises. C’est pourquoi il n’est pas rare de trouver chez les travailleuses-rs du sexe des personnes très politisées (contrairement aux stéréotypes de la victime ou de la « garce »), de tendance marxiste ou anarchiste (naviguez par exemple sur les réseaux sociaux de Par et Pour, tenus par l’association Polyvalence, ou intéressez-vous au travail de Bertoulle Beaurebec, afro-féministe et travailleuse du sexe).

Dans une lignée similaire, on trouve chez l’essayiste italo-américaine Sylvia Federici des idées communes avec les préoccupations de Francisco Varela sur les structures proscriptives. En effet, selon elle, « une perspective féministe est importante, précisément parce qu’elle se concentre sur ce qui est fondamental s’agissant des objectifs ou des conditions de la lutte : le changement qui s’opère, partout dans le monde, au niveau de la reproduction de la vie quotidienne, c’est-à-dire la reproduction sociale comme la reproduction domestique. La reproduction de la vie inclut en effet le travail domestique, la sexualité, l’affectivité, mais aussi l’environnement, la nature, la campagne, l’agriculture, la culture, l’éducation… Le féminisme touche à une gamme très variée de thématiques qui sont liées à la reproduction de la vie et se trouvent au fondement de tout changement social, à la racine de toute lutte. Il ne saurait y avoir de lutte victorieuse sans un changement de ces aspects les plus existentiels de la vie. »6

Il s’agit donc bien ici de garantir la circulation entre les espaces d’élaboration des identités et d’y identifier les valeurs « les plus existentielles de la vie » ; en d’autre terme, déterminer les seuils et points-limites en-deçà desquels l’intégrité physique et/ou psychique des individu-e-s est menacée, puis à partir desquels garantir la possibilité pour chacun-e de trouver et d’élaborer son propre équilibre dans le respect de celui des autres. Selon Sylvia Federici, les mouvements féministes (notamment d’Amérique Latine) « ne [prennent] pas seulement en compte un secteur de la vie des travailleur-ses [dont le « travail domestique »], un secteur du prolétariat dans le capitalisme, mais bien la totalité des individu-e-s. » La démarche anticapitaliste des féminismes auraient permis « de pointer les inégalités, parce que le capitalisme repose sur une production de rareté (et non de prospérité), et sur la production d’inégalités. Le capitalisme produit des marchandises, mais aussi des divisions et des hiérarchies comme conditions primordiales de son existence. » Il s’agit aussi pour elle de faire se rencontrer des personnes et groupes de personnes qui ont des choses en commun mais restent séparées les unes des autres, ce qui rejoint la prise de conscience des dynamiques intersectionnelles, dans un monde capitaliste menacé par une « insurrection continue » et répondant par la violence.

L’essayiste développe l’idée du corps comme territoire, qui renvoie à sa dimension collective. « Qui gouverne qui ? », demande-t-elle. En particulier, qui gouverne le corps des femmes et les corps subalternes ? Comment dépasser une situation d’isolement et de subornation pour proposer un rapport au corps ouvert, désireux de se connecter à ce qui l’entoure, y compris en questionnant ce qui nous fait mal et permet de faire émerger les limites du corps (son idée d’enclosure du corps induite par l’isolement, ici dans une critique du néolibéralisme et d’un militantisme « triste », rejoint les réflexions du psychanalyste anglais Darian Leader sur les dérives du concept lacanien de jouissance dans son traitement contemporain7) ? On retrouve d’ailleurs une autre préoccupation proche de celles de Varela, qui est de penser les corps dans d’autres termes « que les capitalistes et que la science d’aujourd’hui, à savoir un corps machine, un agrégat de cellules dans lequel chaque cellule, chaque gène possède son propre programme, comme si ce corps n’était pas organique. » En somme, autres que des termes de fragmentation, c’est-à-dire de parcellisation, de contrôle.

Le problème du signifiant

Intéressons-nous maintenant à la question des transidentités. Celle-ci souligne de façon brutale la difficulté du système hétéropatriarcal à penser le corps en-dehors des questions de pouvoir. Le corps, en tant qu’objet d’un discours normatif, y apparaît comme la justification (« biologique ») a posteriori des conséquences structurelles et symboliques de la répartition inégalitaire du pouvoir politique en fonction des marqueurs de genre, de race (en tant que facteur social discriminant), de classe ou d’autres critères d’exclusion.

Cette question de ce qu’on exclut est d’ailleurs intéressante si on regarde la définition que le psychanalyste Jacques Lacan donne de l’identification dans le séminaire qu’il dédie à cette question durant l’année 1961-1962. Si l’on prendra une distance critique avec une partie des thèses lacaniennes, on peut néanmoins interroger cette idée qu’une identification, c’est une identification du sujet au signifiant, ce qui veut dire que nous nous identifions à une projection qui est déjà un objet en soi. Le signifiant, comme support linguistique de l’identité (ce par quoi un mot, par exemple, désigne une chose), est en soi la chose à laquelle nous nous relions lorsque nous établissons un discours. Le champ du discours travaille sur ses propres éléments, ses propres ressources, ses mémoires, son domaine imaginaire, son rythme et ses liens logiques.

D’une certaine façon, le signifiant ne peut pas être ce qu’il signifie. Il ne fait qu’indiquer un objet d’expérience à laquelle on se réfère à l’aide d’un lexique commun établi par convention. Vient alors cette formulation étrange de la part du psychanalyste :

« Si je pose qu’il n’y a pas de tautologie possible [c’est-à-dire de A = A, qu’on pourrait traduire par signifiant = signifiant, en-dehors de son rapport à l’objet signifié], ce n’est pas en tant que A premier et A second veulent dire des choses différentes que je dis qu’il n’y a pas de tautologie : c’est dans le statut même de A qu’il y a inscrit que A ne peut pas être A. Et c’est là-dessus que j’ai terminé mon discours de la dernière fois en vous désignant dans [Ferdinand de Saussure, linguiste suisse] le point où il est dit que A comme signifiant ne peut d’aucune façon se définir, sinon que comme n’étant pas ce que sont les autres signifiants. De ce fait : qu’il ne puisse se définir que de ceci justement de n’être pas tous les autres signifiants, de ceci dépend cette dimension qu’il est également vrai qu’il ne saurait être lui-même. »8

D’une certaine façon, on pourrait dire qu’on peut penser à un signifiant, par exemple le mot « chien », de façon complètement détachée de la réalité qu’il est censé signifier, de l’état de tension vers la chose qu’il est censé déterminer. Dès lors, qu’est-ce qui détermine, en lui-même, l’objet dont nous usons pour décrire notre réalité vécue et celle partagée et évoquée avec les autres ? Le discours, d’une certaine manière, nous éloigne parfois plus des réalités auxquelles il est censé nous permettre de toucher qu’autre chose. Dans notre étude des conséquences du paradoxe sensorimoteur9, nous avons déjà évoqué la question du paradoxe du mot « moi », qui dès lors qu’il est prononcé nous écarte de la réalité sensible qu’il vise, puisqu’il tend à impliquer le regard de quelqu’un-e d’autre que nous cherchons à convaincre de celle-ci. Nous parlons pour et à destination de quelqu’un-e d’autre, voire à soi-même comme un-e autre. Nous disons « moi » en empruntant la parole et le langage, qui sont des biais de convention. Nous cherchons à établir la convention autour de l’existence possible d’un moi digne de considération. De cette sorte, nous pouvons dire que dans l’identification, « le sujet « pur parlant » comme tel – c’est la naissance même de notre expérience – est amené, du fait de rester « pur parlant » à vous prendre toujours pour un autre. »10 C’est la distance irréconciliable entre le mot et la chose, puisque la parole, le discours ou tout autre langage n’est pas seulement un moyen mais une expérience à part entière qui mobilise notre engagement, notamment sensorimoteur et imaginaire. Nous nous mettons bien en relation avec quelque chose, mais quelque chose qui s’appuie sur des fondements relationnels et mémoriels, dont nous engageons notre expérience de corps – d’où que Sam Bourcier déclarait dans un entretien que Michel Foucault (nous y viendrons plus tard) avait « manqué le corps » dans ses élaborations constructivistes.11 Selon l’idée des modalités de perception de Francisco Varela, nous recréons autant de mondes que nous en percevons, et il en va de même de notre rapport au langage, au symbolique et à l’imaginaire.

A partir de là, nous ne nous aventurerons pas dans les méandres lacaniens, du fait de leur ancrage dans un système de pensée partial pour ce qui est des identités et du genre. Celui-ci ne parvient en effet pas à sortir des dimensions hétéropatriarcales des structures du discours dans lequel sa réflexion s’inscrit. Toutefois, à ce stade-là, sa définition tient un bout du problème.

L’avantage de fonder sa réflexion sur le paradigme du paradoxe sensorimoteur (le rôle de nos mains durant notre évolution en tant qu’espèce, c’est-à-dire la relation privilégiée que nous avons avec elles, l’ouverture d’une scène de mes mains comme situation de suspension du système sensorimoteur et de « retard des réponses » – condition d’Edelman, du nom du biologiste Gerald M. Edelman), c’est de ne pas anticiper l’intervention du langage et de ses structures d’interprétation. Le soi comme un autre apparaît dans une situation dont les propriétés sont pleinement inscrites dans le sensorimoteur, à la fois comme suspension et comme relation imaginaire à moi-même comme un objet qui forme une altérité et que par ailleurs, je peux contrôler à distance. Aussi, s’ils sont ancrés dans le corps, les fondements de ce paradigme n’ont a priori pas de genre, pas de couleur, pas de classe sociale ni de privilège psychologique et/ou physique. Il s’agit d’une situation antérieure qui forme les conditions de possibilité de l’élaboration de multiples systèmes d’interprétation, c’est-à-dire d’établissement d’analogies, leurs combinaisons et leurs fixations au sein de systèmes de règles et symboliques. Néanmoins, il reste toujours dominé par une expérience de corps, qui est la condition sine qua non de toutes les autres expériences.

Ces divers systèmes possibles sont donc à chaque fois situés, pour reprendre le terme de la philosophe américaine Donna Haraway, et ancrés dans une dimension émotionnelle et affective – nous faisons ici référence aux travaux d’Ellen Dissanayake dans le champ neuroesthétique et évolutionnaire.

Identifier le genre

Le corps tombe alors à son tour et a posteriori (nous disposons avec la théorie du paradoxe sensorimoteur d’une généalogie théoriquement possible de l’évolution de notre système cognitif, liée aux processus de mémoire et à la sensorimotricité) sous le coup d’un système d’interprétation. Celui-ci s’appuie sur un ensemble de critères plus ou moins fixes donnés à l’identification et ses indices (corporels mais aussi vestimentaires, comportementaux, …). Ces indices font bien office de signifiant et nous allons nous assurer de leur conformité d’avec les références normées que nous partageons avec les autres. Ces ensembles de référence forment eux-mêmes des entités synthétiques distinctes – notamment, les catégories exclusives « homme » ou « femme », « masculin » ou « féminin », mais aussi encore une fois, des catégories raciales et sociales, de validité et autres qui viennent s’y croiser. Bon nombre de ces catégories sont l’héritage d’une évolution de nos sociétés occidentales depuis le XVIIIe siècle puis l’ère industrielle, laquelle recomposa les dynamiques de répartition du travail (y compris « domestique ») et sociale.

On peut dès lors supposer, en effet, que la définition de Jacques Lacan prend sens lorsque nous nous demandons ce que vise une affirmation telle que « c’est un homme » ou « c’est une femme », puisque vérifier la conformité de la personne avec le genre qu’on lui suppose induit une incertitude dans le fait même de l’affirmer. A priori, avant d’être déterminé par un acte de langage, un corps s’appréhende par l’expérience. Cela implique aussi que les comportements qui font l’usage dans un contexte social et culturel donné puissent être pris pour norme, naturalisés comme étant « l’ordre des choses ». Nous nous formons, en tant qu’identité, à partir d’une expérience d’un ensemble de conduites dont la cohérence tient aux structures sous-jacentes de pouvoir qui organisent la société, et que l’enfant apprend notamment à comprendre ou à imiter. L’idée que nous avons développée ailleurs d’une méta-herméneutique signifie que tous les indices par lesquels un corps se manifeste vont entrer sous le coup d’un régime d’interprétation et d’un monde de sens orienté culturellement et socialement, et c’est cet ancrage qui régule la surveillance infligée à soi-même quant à sa propre conformité aux normes. Cela explique en partie la difficulté de bon nombre de personnes à prendre du recul avec ces habitudes d’identification, à moins d’être projetées hors du statut social qui permettait leur cohérence, les forçant à adopter un point de vue subalterne. Nous nous impliquons dans la détermination que nous faisons des corps qui nous entourent en les identifiant à partir des indices visibles par lesquels ils se présentent à nous. Il s’agit de vérifier si l’assomption que nous en tirons est bien conforme à notre expérience de la réalité, autant qu’on espère rétablir un rapport à cette réalité qui nous autorise une certaine mesure de contrôle, mais aussi une certaine liberté d’action sous condition. Identifier les corps, c’est identifier ceux avec lesquels on peut interagir librement ou non – de la même manière qu’on apprend dès l’enfance quels sont les objets que l’on a le droit de toucher et de prendre ou non. Notamment, on tente de réaffirmer son rapport au genre en tant que système d’appartenance et d’identification, de garantir aux autres que l’on s’associe et fait bien partie de ce système d’interprétation et d’entente sociale, dont on espère tirer une liberté d’agir, contre la privation (système punitif) dont s’ensuivrait leur transgression. Nous émettons le désir de participer d’un même monde de sens qui saurait nous inclure, quitte à nous y conformer plus que de raison, attendant d’y retrouver une garantie affective autant qu’existentielle. A travers cette tentative, il y a la manifestation d’un apprentissage traumatique de la soumission et de ses dommages sur nos corps (au sens où le trauma est la réponse à une situation de contact sensoriel et émotionnel dont nous sommes l’objet).

Ainsi, le processus d’identification selon de tels critères justifie son efficacité relative – « les choses sont bien telles qu’on les dit parce que je dois avoir raison pour maintenir ma position d’équilibre » – par son adhérence d’avec les processus politiques qui actent la répartition des espaces de pouvoir. Le constat féministe que « L’intime est politique » vient bien du fait que l’assomption faite sur les corps pour ce qui est de leur genre supposé participe d’une exclusion du pouvoir dans sa dimension autant individuelle que collective. L’identification est efficace si elle répond aux attentes de l’entité morale qui la réclame (ici majoritairement fondée sur le modèle patriarcal, blanc, hétérosexuel et cisgenre, issu des milieux aisés), c’est-à-dire que nous identifions toujours face à l’absence de protection. Identifier embarque avec nous un monde de sens qui fait office de communauté, qu’elle soit choisie ou non – et c’est bien la question du choix conscient et consenti qui est posée ici.

Selon les termes du philosophe post-structuraliste Michel Foucault, on pourrait ainsi questionner les rapports de tension entre les normes de la sexualité (et par extension du genre) définies par la société bourgeoise, notamment « par ses institutions (mariage, famille) [de façon à ce qu’elles] tendent à passer pour sa vérité de nature »12, et les différentes hétérotopies sociales (comme lieux divergents) qui s’y opposent mais pourraient tendre ou non à s’y intégrer. De fait, ces hétérotopies, qu’elles incluent ou non la question du consentement, du couvent jusqu’aux lieux où les sexualités alternatives trouvent refuge, ont souvent été frappées du sceau de l’utopie ou de la perversion. Parce qu’elles ne sont pas reliées au monde de sens qui trouve sa continuité dans la publicité de la norme, ces hétérotopies se décrivent comme des objets de fantasme. S’il a été si facile pour certain-e-s d’assimiler pendant longtemps l’homosexualité ou les transidentités à des pratiques pédophiles13, de la même manière qu’on associe aujourd’hui l’Islam au terrorisme, c’est parce que sur le plan symbolique, ces espaces imaginaires exclus des représentations et des lectures plurielles se valent et peuvent être pris l’un pour l’autre. On n’identifie rien pour le seul désir d’identifier, puisque l’acte d’identifier résulte déjà d’un processus d’apprentissage, lié notamment à l’apprentissage précoce et relationnel de la langue et des règles d’interprétation de l’action qu’elle véhicule (c’est l’aspect méta-herméneutique du langage). Un objet isolé est un objet dont on peut a priori se saisir sans en demander l’autorisation et lui faire faire ou dire n’importe quoi sans lui accorder la qualité de sujet. L’absence de sanction dans l’abus éventuel que nous en faisons nous place dans une situation d’anticipation, qui signifie une certaine jouissance de transgression. C’est en veillant à la sanction que le libre arbitre se perd dans un abîme sans mesure, qui fit dire à Hannah Arendt toute la « banalité du mal » des gens ordinaires placés dans des circonstances sans commune mesure. Il s’agit d’abord de répondre à une demande de l’autre de faire – structurellement, d’une autorité parentale – et notre dépendance face à cette demande peut venir court-circuiter le distance de jugement indispensable au retrait du sujet face à ses objets. L’empathie nécessaire à la reconnaissance de la qualité de sujet sensible à l’autre ne peut venir que si l’on abandonne la tentative de le déterminer en tant qu’objet de substitution à notre insécurité face à l’avenir.

De fait, si on m’enjoint à identifier un arbre, l’injonction à répondre à cette demande précédera la validité de mon effort, qui aurait pu être initié de façon autonome. Mais mon acte ici est lié à la demande de l’autre. De même, on l’a vu, la stabilité du système d’identification des corps a d’abord pour objet la stabilité du système moral qui sert de justification à une distribution arbitraire des espaces de pouvoir selon le genre, la race, la classe et les autres critères. Identifier l’autre, c’est identifier sa place et la mienne au sein d’un système de répartition des espaces de pouvoir, qui est un pouvoir-faire. Identifier les autres, c’est se donner la licence de ne pas s’exposer soi-même à un déclassement, en tentant de renforcer sa cohésion d’avec un système de pouvoir qui a fait ses preuves. (C’est pourquoi l’on dit souvent que les personnes qui s’identifient comme des hommes cisgenres, notamment blancs, hétérosexuels, de classe sociale suffisamment aisée et valides, « n’ont pas de corps », dans le sens où ils pensent rarement leur corps comme étant un sujet de domination, du fait de leur adhésion d’avec la norme même du pouvoir symbolique dans nos sociétés. On peut en effet dire qu’ils sont le pouvoir tant ils tentent majoritairement d’en épouser la structure. Dans une dimension hégélienne, on pourrait même ajouter que l’effort de se maintenir à une position d’avantage sociale sous condition de domination d’autres groupes sociaux implique nécessairement la négation de leur existence comme sujets auxquels on pourrait s’identifier, mais aussi à sa propre condition de sujet soumis à la perméabilité. Le contraire constituerait une transgression qui pourrait bien renverser le système hiérarchique sur lequel la répartition des espaces de pouvoir s’appuie – c’est le propre des masculinités toxiques de verrouiller la porosité de ces espaces et c’est là aussi la pertinence, par exemple, des études décoloniales de souligner le rôle de l’esclavage et de la colonisation dans l’essor des sociétés capitalistes. L’altérité, comme le souligne l’écrivaine Toni Morrison, signifie aussi le refus d’admettre l’humanité de celleux qu’on domine.14)

De fait, l’identification d’un objet ou d’un être pris comme un objet intervient toujours dans la perspective d’en faire quelque chose. Se déterminer soi-même comme un objet de discours indique du même coup un effort de réappropriation de sa capacité à agir. Il s’agit de savoir si l’on a le droit ou pas de le faire, si la situation de rencontre ne va pas contredire notre capacité à rétablir notre position utopique de sujet qui identifie afin de conserver sa capacité à se saisir des choses en toute liberté (c’est-à-dire à se dédouaner vis-à-vis de l’autorité compétente ou dans le meilleur des cas, à établir les conditions d’un consentement éclairé). Être un corps minoritaire, c’est s’exposer à une répression et à la négation de sa propre légitimité à agir à l’intérieur d’un même monde de sens. C’est peut-être être une hétérotopie, pour reprendre les termes de Michel Foucault, puis un « non-lieu » pour soi-même dès lors qu’on ne peut plus se relier à aucun espace social et symbolique où prendre sens (défaut de sens qui s’exprime, par exemple, dans le concept d’intersectionnalité pour ce qui est de la prise en compte des points aveugles de nos représentations). Plus loin, du point de vue psychanalytique, le désir comporte un élément d’utopie, puisque dans le moment du geste de demande que l’individu-e fait, avant de se poser la question de la censure éventuelle, la spontanéité de cette demande propre peut le, la ou lae déplacer hors du lieu du pouvoir tel qu’il se formule sur le plan symbolique et social. Comme analysé avec Darian Leader autour du terme de la jouissance, c’est la mémoire de la sanction qui place le sujet dans une démarche de transgression qu’iel peut alors soit interrompre, soit poursuivre malgré l’état de tension, de douleur, et même la négation de tout sujet – transgression qui formule l’état de la jouissance.

Si dans ce contexte et comme l’affirme le psychanalyste Fabrice Bourlez, « La démarche analytique interrompt la prise en compte des développements linéaires, des téologies [sic] bien-pensantes pour s’intéresser à la répétition », faisant prévaloir les liens qui « vont des corps au langage par le biais du sexuel »15, il est difficile de réifier le réel de la sexualité. Notre appui sensorimoteur nous permet d’évaluer une nuance : il n’y aurait pas de sexuel, une entité fixe et objectifiée, mais plutôt il y a une sexualisation, en tant que potentialité, du fait même du principe d’énaction (selon Francisco Varela, l’interactivité constante de notre action avec nos modalités de perception) et selon des modalités d’interaction intriquées à la manière dont la réalité que nous percevons s’offre (parce qu’elle semble toujours s’offrir à l’interaction) à nous. De même, s’il y a un réel (terme lacanien par excellence), c’est un réel perçu et investi de tentatives qui dès lors qu’elles passent à un autre objet (la chaîne du signifiant, chaque signifiant équivalent à un autre pour ce qui est de leur mode de rapport – terme qui indique une séparation – arbitraire à la chose), « ratent » en effet quelque chose en rompant la relation initiale. Fabrice Bourlez tente bien cela-dit d’étayer que « le désir n’est pas manque [mais] serait fait de flux, de branchement, de connexions. »16 Le modèle proposé par Gilles Deleuze et Félix Gattari dans L’Anti-Œdipe (1972) d’une invasion du réel et de l’imaginaire par une sexualité « machinique », moléculaire et non-déterminée socialement (ici aussi un « non-lieu »), s’il opère déjà un changement de paradigme, ne rend pas totalement compte du fait que la sexualisation intervient comme fondue dans les modalités générales d’interaction que nous empruntons avec nos environnements d’expérience. Si les limites de L’Anti-Œdipe sont soulignées par le psychanalyste, le corps ne peut se concevoir comme une seule machine à faire jaillir de la jouissance sans le faire tomber sous le coup d’un filtre moral, qu’on se place à son envers (le « réel ») ou pas. Le sensoriel n’est pas un tel événement qu’il dût tomber directement sous le champ du sensuel et de la sexualité. Mais au contraire, la sexualité se « modalise » en fonction des espaces ouverts par nos environnements d’interaction et d’interprétation, sous une contrainte, qu’elle soit ferme ou légère. Le corps n’est sexuel qu’à partir du moment où on le sexualise, c’est-à-dire à partir du moment où on l’associe à une expérience de la sexualité et à la mémoire qui s’y réfère – au sens où cette mémoire est transitive et non figée, de même que l’inconscient n’existe pas comme lieu, comme objet, mais comme potentialité activement refoulée.

Si la remise en cause du modèle œdipien est primordiale pour ouvrir à d’autres voies de formalisation de l’inconscient et à la déconstruction des schémas rigides concernant le genre, le corps ni le discours ne peuvent être l’effet l’un ou de l’autre. On ne rétablit pas « le réel » et son angoisse par rapport aux catégories du discours. Dès lors qu’on s’adresse au « réel », on le quitte, néanmoins il faut bien rétablir une pratique du discours sur soi qui ne s’enferme pas indéfiniment dans un discours sans borne. Il faut bien comprendre que le discours, comme la sexualisation de nos investissement sensibles sont des modalités d’expérience indissociables de celle-ci. Si l’on peut opposer un devenir linéaire à la compulsion de répétition et inspecter leur état de tension par le prisme de la philosophie, avec Friedrich Nietzsche puis Gilles Deleuze, ou de la psychanalyse avec Sigmund Freud puis Jacques Lacan, notamment, cette mise en tension s’effondre à partir du moment où on ne renvoie plus leur élément commun au sexuel mais à la constante modalisation des moyens par lesquels nous interagissons avec nos environnements perçus. Notamment, pour ce qui est de notre expérience et de notre apprentissage dans les sociétés humaines, nos environnements perçus sont tous plus ou moins déterminés par le champ social, politique, moral et symbolique, ne serait-ce que parce que nos modèles d’interaction (tout d’abord les parents qui s’occupent de nous) en voient leur conduite fortement conditionnée, ne serait-ce que par l’emploi des modalités du langage. « Comment prendre part aux processus moléculaires si l’on n’a pas concrètement subi la domination de [l’Homme blanc hétérosexuel] au quotidien ? »17, demande Fabrice Bourlez, en évoquant les critiques féministes et queer du texte de Deleuze et Gattari. La réponse est évidemment du côté des savoirs situés. En attendant, nous nous retrouvons toujours face à des situations où une députée écologiste ouvertement lesbienne, Alice Coffin – qui a participé activement avec sa collègue Raphaëlle Rémy-Leleu de la démission d’un adjoint à la Culture de Paris à l’été 2020 pour son soutien à l’écrivain Gabriel Matzneff, aux activités ouvertement pédocriminelles – peut être mise sous protection policière suite à des menaces de mort et à du cyberharcèlement lesbophobe, et démise de ses fonctions d’enseignement18, tandis notre système politique, économique et judiciaire protège encore largement les auteurs présumés ou avérés de violences sexuelles. Nos modalités d’interaction et d’investissement de nos environnements, tous dynamiques malgré leurs constantes, ne sont pas neutres de leurs champs sociaux, politiques et symboliques, intriquées à l’expérience directe que nous avons des corps qui nous entourent.

Il s’agit donc de légitimer son droit d’agir, en répondant d’avance et de façon compulsive19 à la possible demande qui nous sera faite de nommer ce qu’on voit pour s’assurer de sa conformité et de la nôtre, de sorte à ce que cela plaise à l’autorité qui a la compétence symbolique sur notre domaine d’existence et d’y justifier notre positionnement. D’où vient que Foucault questionne à quel point les « déviances » par rapport à la norme dominante peuvent y être intégrées après transformation sociale ou pas. On pourrait questionner, par exemple, l’angoisse du soupçon d’homosexualité dans l’éducation aux masculinités toxiques comme formant un conflit autour du désir et de sa conformité au modèle dominant. Jacques Lacan dira que « l’angoisse c’est la sensation du désir de l’Autre »20, affect « sans objet » puisque l’on serait soi-même l’objet du désir de l’Autre sans savoir ce que cet objet est au juste ni du coup le posséder. La peur d’être possiblement interprété comme « un homme homosexuel » pour un homme cisgenre indique bien l’ambiguïté du rapport de soumission à l’autre, en tant qu’instance imaginaire et symbolique susceptible de nous sanctionner. (Sauf que Lacan s’empêtre alors encore dans l’idée du phallus comme médium sur le plan symbolique, d’où sa partialité en ce qui concerne le genre.21)

L’altérité est donc bien formulée à partir de sujets de peur, qui est une peur générée moins par l’objet que par le soupçon du danger qui lui serait lié. (Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse à la fin du XIXe siècle, définissait de son côté l’angoisse comme anticipation.22) L’altérité prend la forme de la punition. La transmisogynie, par exemple, est autant liée à la licence à soumettre les femmes qu’à l’angoisse d’une sanction liée au soupçon d’homosexualité. Mais c’est bien la sanction morale et sociale qui confère au pénis, notamment, sa facture de totem symbolique, rendant nécessaire de l’ériger comme symbole d’une virilité hétérosexuelle, et non sa qualité intrinsèque. Le concept du phallus dans la théorie lacanienne héritée des années 50-60 échoue ainsi à rendre la mesure et la valeur d’un sexe féminin qui pourrait autant être une vulve que le pénis d’une personne trans ou non-binaire – lesquels peuvent exister sans aucune perte symbolique, au contraire de ce que suggère une certaine théorie psychanalytique en ce qui concerne le genre et les sexualités. C’est en érigeant un point de vue unique comme norme que ce système hétéropatriarcal, dans l’effort de se maintenir, peut nier d’autres types de subjectivité autonomes. Aussi, le souhait de conformité permet, selon Lexie (du compte Instagram AggressivelyTrans), aux personnes hétérosexuelles et cisgenres de ne pas faire de coming-out, de ne pas avoir à se déclarer comme une spécificité, une singularité, une possible altérité pour d’autres personnes. « De fait, explique-t-elle, les hommes cishétérosexuels sont rarement ceux qui se définissent comme hommes cishétérosexuels. »23 Comme le rappelle aussi justement Océan dans le deuxième épisode de La politique des putes, c’est le stigmate qui crée la figure de la pute. Il cite en cela la chercheuse américaine Gail Pheterson lorsqu’elle affirme que « Les droits de l’ensemble des femmes sont indissolublement liés aux droits des prostituées parce que le stigmate de putain peut s’appliquer à n’importe quelle femme pour disqualifier sa revendication à la légitimité et peut jeter la suspicion sur n’importe quelle femme accusée d’avoir pris une initiative dans le domaine économique et/ou sexuel. »24 L’identification, évidemment, comme outil de contrôle est intimement liée à un outil de police.

Comme il s’agit principalement de répondre à la demande qui nous est faite d’adopter telle ou telle conduite, laquelle favorisera l’autorisation pour nous de faire, la permission d’agir, la demande de l’autre participe donc d’une cartographie du monde que l’on est susceptible d’investir en tant qu’agent-e. La forme de la demande ou de l’invitation nous dirige vers des modalités d’interaction privilégiées parmi d’autres possibles. Le monde de représentation au sein duquel nous nous formulons notre action et sa valeur est donc intimement formé par l’expérience de la demande des autres. Le système d’identification justifie ainsi la demande qui nous est faite d’agir d’une certaine manière et pas d’une autre, s’agissant d’un système prescriptif qui prend valeur de loi générale, en jouant sur sa domination symbolique et affective qui crée ses propres conditions de réalisation. De fait, une identité = un objet aux contours et au comportement bien délimités qui formule nos modalités d’interaction avec lui, de façon à ce que nous soyons confortable avec son usage. Quand on nous apprend ce qu’est un arbre, on nous indique aussi comment l’on est censé-e se conduire en présence d’un tel objet et l’usage que cet objet a pour nous en fonction de sa nature supposée. La dénomination, le signifiant essentialise en partie ses objectifications sur le plan imaginaire et symbolique. Il incorpore notre expérience et notre mémoire intime de contact et d’interaction avec les objets qui nous entourent ainsi que leur charge affective. La relation tactile et précoce à l’objet participe de notre capacité à nous projeter vers des espaces intermédiaires25 où s’identifier signifie aussi élaborer progressivement son identité, dans l’intimité de chacune de nos interactions avec nos environnements sociaux, symboliques et naturels.

Identifier n’est donc pas neutre. Comme acte de discours, il s’inscrit dans une expérience complexe et dans un contexte relationnel et intersubjectif. Bien identifier, c’est d’abord être encouragé-e à le faire. Lorsqu’on encourage un-e jeune enfant à mettre les carrés, les cercles et les triangles dans les bons trous, on lui indique une conduite dans laquelle la réponse à la demande de l’autre est aussi importante que la réussite en elle-même, comme le montrait déjà le psychiatre René A. Spitz.26 Le travail d’Ellen Dissanayake insiste aussi régulièrement sur l’importance des premières interactions entre l’enfant et sa mère, autres parents ou substituts dans l’apprentissage, la formalisation et l’esthétisation, la colorisation expressive donnée aux réponses et l’invitation interactive au jeu.27 Cela place évidemment le discours au-delà de la seule question du langage comme sémantique mais comme modalités d’interaction et d’interprétation, sur le plan sensorimoteur, émotionnel mais aussi du travail de réorganisation et de réaffectation du trauma.

Aussi, logiquement, reconnaître le genre, la couleur de peau, la classe sociale ou la conformité physique et/ou psychologique de quelqu’un-e à travers le prisme du discours, c’est d’abord le faire à l’intention de quelqu’un-e d’autre qui nous enjoint à établir cette identification comme validité à l’usage d’un discours conforme, c’est-à-dire par la récompense d’une relation fluide à l’autre, qui n’interrompt pas ma licence à l’action. En tant qu’acte de discours, de la même manière que solliciter la reconnaissance d’un « moi », il s’agit de solliciter un monde de sens commun qui joue le rôle de soutien affectif, dans la mesure où dès l’enfance, nos parents et tout notre environnement nous ont enjoint-e-s à les y retrouver. Nous identifions pour justifier notre participation à un système de répartition des espaces de pouvoir au sein duquel nous aspirons à trouver notre place et à conserver notre habilité à produire du discours, de façon à être accueilli-e-s et écouté-e-s. A partir de là, puisque identifier nous rattache à un lieu de pouvoir (au sens même littéral de « pouvoir faire »), nous identifier nous-même peut aussi équivaloir à revendiquer un lieu alternatif du pouvoir-faire et à questionner la validité relative du modèle assigné d’office. Ces lieux alternatifs, dans la mesure où ils assurent la mutualité du droit à l’auto-détermination, sont autant de lieux de résilience et de résistance.

Éléments de base de l’identité

De façon plus élémentaire, l’identité suppose, par définition, une comparaison entre plusieurs éléments. Le but est de déduire une ou plusieurs constantes à partir de cette comparaison. C’est à partir de la récurrence et de la permanence d’un objet dans le temps qu’on l’établit comme constante. Et c’est ensuite à partir de cette constante supposée qu’on évalue la persistance du système de comparaison que celle-ci permet de soutenir. Qui dit constante dit évidemment point d’amarre, d’accroche, d’équilibre et de référence, une situation.

Les constantes peuvent être, en sorte, les éléments fixes permettant une identification. Nous nous assurons de ce que nous voyons. Par exemple, un escargot est reconnaissable par sa coquille, sa forme et sa viscosité, ses antennes, etc., dont nous établissons schématiquement une réduction, laquelle forme une unité synthétique formée d’indices visibles. Le problème c’est : qu’est-ce qu’on identifie lorsqu’on identifie ? On l’a vu avec Jacques Lacan (il s’agit tout de même ici aussi de cerner en quoi certains aspects du modèle lacanien peuvent être dépassés), identifier nous expose à l’autre. En prenant l’autre pour autre chose, nous nous exposons à une dette, de devoir répondre de notre présomption à nous saisir d’une telle opportunité. Nous demandons à l’autre de prendre part à notre propre reconnaissance en tant que sujet, et c’est à propos de cela que jaillit une angoisse quant à notre validité, comme vu précédemment. Ce processus suppose la position de sujet comme structure relationnelle, à partir de laquelle sont ordonnés les éléments permettant l’identification de l’objet en question, c’est-à-dire dans une relation de co-dépendance avec cette structure du sujet, puisque l’objet est identifié à partir de la position de celui ou celle qui identifie – sans même présupposer, encore une fois, que l’objet en question puisse être par lui-même un sujet à part entière, d’où l’incongruité du désir de l’autre (au sens de ce qui ne peut s’assimiler complètement à ma propre identité, me laissant en reste de ce désir de l’autre et d’une certaine image et représentation de ce que je suis pour elle, lui ou iel, d’où la nécessité d’un tiers espace de mise en commun).

Si tel était le cas, on pourrait s’attendre à rencontrer un refus, un rejet de l’identification qu’on suppose à l’objet de notre discours et à la validité de notre position par rapport à lui. Surtout, on l’a vu, cette position de sujet embarque avec elle une position de pouvoir. Il est dans la définition même du sujet de s’attacher à une action, d’où l’aspect performatif du verbe, notamment dans les traditions religieuses mais aussi esthétiques. Le pouvoir de nommer, c’est le pouvoir de créer des objets symboliques, sous forme de représentations, mais c’est aussi vouloir les maintenir pour maintenir soi-même sa propre position et capacité à faire. L’art comme la religion nous maintiennent en état d’ouverture sur un monde de possibles qui ne soit pas susceptible de se refermer sur nous. Il s’agit donc de pouvoir se servir de ces dénominations pour élaborer un discours sur sa propre action dans le champ social, moral, politique ou esthétique.

Mais on pourrait répondre au sujet qui énonce : « Non, ce n’est pas forcément un escargot. Car si j’enlève la coquille, j’ai une limace », quelque soit la possibilité de vérifier cette assertion, puisque nous jouons ici avec des signifiants. On pourrait tout aussi bien questionner l’habilité du sujet à émettre des suppositions sur la réalité qu’iel partage avec les autres. Comme le dit Darian Leader, « Nous avons tendance à penser que les enfants peuvent parler quand ils enregistrent la primauté du signifiant – et que, à partir de là, le chat peut faire « Ouaf ! » et le chien « Miaou ! » – mais l’enfant peut se sentir très perturbé par les décalages référence et, en effet, les refuser. »28 Si nous posons un lien irréfutable entre appareil génital et genre, de même, l’affirmation d’une transidentité surgit spontanément comme une contradiction dans les termes – sauf que le genre, contrairement aux vocalisations de deux espèces animales différentes, élabore sa réalité précisément sur la question du sens et de sa médiation. Pour le dire autrement, changer la perception du genre ne change pas l’espèce, mais seulement les modalités par lesquelles nous conduisons nos expériences. Le genre oriente et colore nos modalités d’expérience au monde qui nous entoure, dans la mesure où nous l’associons à des indices lisibles de notre existence les plus en adéquation possible avec notre expérience sensible, émotionnelle, invisible et non-communicable par le langage. Dans tout l’apprentissage social du langage et du discours, nous l’avons vu, c’est autant la capacité à identifier qui est en jeu que la position même de sujet capable de se poser comme référent dans le processus d’identification des choses et des êtres, laquelle peut être mise à mal. Une transgression telle qu’une transidentité pose un danger pour sa propre détermination face aux autres, puisqu’elle nous expose à une sanction et à la négation de notre légitimité à agir sur un monde commun – une excommunication. Dans le refus d’aboutir l’enchaînement logique qui consiste à identifier un chien (même sans avoir à le nommer) et à s’attendre à ce qu’il fasse « Ouaf ! », du fait de la mémoire d’une récurrence, il y a le refus d’aboutir le geste qui consiste à identifier, c’est-à-dire à anticiper le déroulement des choses. Identifier s’insère donc dans un monde de sens, de modalités de lecture et d’anticipation où l’action locale prend sa mesure en fonction d’un système de reconnaissance de formes plus vastes, comme un vers ou une métaphore dans un poème.29 Une transgression entame les limites définies de ce monde et ses marges. Elle incarne l’incapacité à penser ces limites en tant qu’identité qui se formule à elle-même dans le but de se contenir face à une menace d’éclatement.30 C’est placer les limites en-deçà de ce qu’elles sont vraiment.

La personne concernée pourrait être fragilisée dans sa capacité à attester correctement de la réalité qui l’entoure – mais c’est un rejet du champ de l’action et de la capacité d’agir de façon plus globale : un rejet de l’imaginaire, c’est-à-dire de la capacité à épouser une absence de limites fondées sur une instance sociale et morale. Lorsque le psychanalyste anglais Donald W. Winnicott évoque l’effort de compensation de l’enfant face à une mère ou substitut psychiquement absente comme un point de départ possible des psychoses infantiles31, il s’agit bien d’une demande de l’enfant d’identifier la valeur de sa propre action dans les réactions de son ou sa tuteur-rice qui est refusée. L’imaginaire lui-même est mis en attente, dépendant du souhait de l’autre d’être présent ou non. L’enfant ou la personne pourrait se sentir assez en confiance pour faire un nouvel essai avec les éléments dont iel dispose, ou alors tenter de se rassurer de façon plus immédiate en renforçant d’abord et de façon compulsive sa position de sujet capable de présupposer de la nature des choses en tant qu’objets d’identification qu’iel est supposé-e pouvoir identifier. Néanmoins, l’absence de certification de la part de l’adulte dont iel dépend (qui est une forme de violence) place l’enfant dans un désarroi qui opère une rupture des modalités d’interaction sociale et émotionnelle qui sont le premier relais de la sensorimotricité, laquelle est vitale pour notre expérience de corps, à l’entrée dans le monde humain. C’est la distinction qu’établit Darian Leader entre « être fou » et « devenir fou », dans le sens où bon nombre de personnes dites psychotiques arrivent tant bien que mal à composer avec la réalité qui les entoure sans pour autant opérer obligatoirement un « passage à l’acte » (ce qu’on appelle couramment les « psychoses blanches »), comme le suggèrent au contraire les représentations traditionnelles et l’imaginaire populaire et spectaculaire.32 Cette injonction de la chose ou de l’être à être un objet que j’identifie selon mes capacités et mon point de vue situé nie par nécessité la possibilité que cet objet soit un sujet par lui-même, lequel aurait quelque chose à dire sur la validité de l’identification qui lui est faite – ce dont le sujet qui identifie a la plupart du temps conscience lorsqu’iel transgresse la limite du consentement de l’autre, ce qui n’exclut donc pas son propre état de tension et la violence morale qui peut l’habiter. Si la qualité de sujet est délivrée justement par l’apprentissage de notre capacité à répondre d’une demande d’identification de ce qui nous entoure, la marque affective de cet apprentissage peut donc avoir un impact durable sur notre difficulté à ne pas le faire, d’où son caractère souvent compulsif. L’insécurité quant à la capacité et la possibilité de ne pas répondre à cette demande immédiate plongera le sujet dans un cycle de réassurance à court-terme, lequel ne peut qu’être accentué par la brutalité des espaces sociaux qui l’entourent. (La doctrine capitaliste néo-libérale, fondée sur l’instrumentalisation des crises33, participe aujourd’hui fortement de cet effondrement des espaces d’élaboration intermédiaires, l’isolement et la rupture de liens.)

Or, l’identité et le processus d’identification dont elle découle sont nécessairement approximatifs, évolutifs, foncièrement arbitraires et dépendants des situations d’intersubjectivité et de convention où ils prennent place. Le corps de l’autre et son propre corps en tant que soumis à l’interprétation des autres, sont ainsi constamment soumis à ce type de renforcements de leur propre position, à moins de déconstruire les schémas et topologies intersubjectives qui les ont vu naître. Les transgressions des normes de genre, de race, de classe ou de validité (qui comprend la conformité aux normes corporelles dont découlent la grossophobie et l’âgisme, entre autre) ne font que répondre aux injonctions abusives à la conformité qui nient l’existence des sujets en tant que tel-le-s et le fait que celleux-ci sont les premiers témoins de leur propre expérience.

Pour conclure

Ces propos peuvent paraître arides, pourtant ils disent beaucoup de choses sur l’assomption que nous avons à identifier les personnes, les êtres et les choses qui nous entourent selon des habitudes d’identification souvent criticables. Celles-ci se basent à la fois sur des indices extérieurs (corporels, vestimentaires, comportementaux, …) et sur des pratiques d’apprentissage ne remettant pas en cause le caractère arbitraire et approximatif des moyens de cette identification. En outre, l’observation de récurrences ne dit absolument rien sur leur genèse, à moins de la figer dans un système de prescription à valeur rétroactive – ce qui revient à ajuster l’observation à nos moyens et biais d’interprétation, tout en niant d’autres mondes possibles d’expérience. Il y a une médiation, par exemple, entre identifier un « pénis » et l’associer à des valeurs d’apprentissage social. À quoi est-ce que je me réfère lorsque j’affirme qu’une personne qui porte un pénis est un « homme » et qu’est-ce que je sous-entends par cette catégorie ? Celle-ci n’offre pas une portée critique sur le contexte affectif dans lequel l’apprentissage que j’en ai fait a eu lieu et les rapports de pouvoir qu’elle implique en amont et auxquels je me confronte. C’est parce que je rencontre des lieux de pouvoir qui tendent à m’exclure que j’élabore des stratégies pour m’en rapprocher ou m’en défaire. Or, être un corps ne nous dit pas comment nous comporter avec et n’équivaut pas à embrasser une catégorie destinée à nous y conformer. Il y a deux choses distinctes : l’expérience et le discours. L’une est irréfutable. L’autre est toujours discutable, toujours approximative et à élaborer collectivement. C’est justement la participation collective à la manière dont on interprète et accueille ou non une pluralité d’expériences possibles qui est confisquée et génère alors une contrainte morale qui à elle seule définit la portée d’une violence contre laquelle nous nous débattons parfois férocement.34 Pour citer la psychanalyste suisse d’origine polonaise Alice Miller : « La morale peut certes nous prescrire ce que nous devrions faire et ce qui est interdit, mais non ce que nous devrions ressentir. »35

Lorsque ce professeur d’histoire du droit de la Sorbonne compare le Mariage pour tous et l’homosexualité à la zoophilie, ou relègue les transidentités au rang de « folie »36, celui-ci ne questionne pas la position de pouvoir qui lui permet de le faire ou dont il veut supposer qu’elle lui sera suffisante pour renforcer, ne serait-ce que momentanément, son désir de répondre à une soi-disante urgence, c’est-à-dire celle d’identifier quelque chose qui s’offre à soi d’une façon qui l’arrange. Ce professeur donne son « avis » et ce discours s’annonce comme une réponse qui se présente comme valide à l’encontre d’une réalité dont il suppose que c’est à lui d’en établir l’identité réelle – exactement comme on suppose enfant qu’on doit répondre encore à la demande qui nous est faite de mettre les carrés dans les carrés et les ronds dans les ronds pour être valide face à cette demande. C’est une valeur qu’on s’attribue à soi-même, dans une prise de posture, laquelle reproduit une scène de gratification et « d’héroïsme » – de la même manière que les député-e-s qui ont quitté l’Assemblée Nationale en récusant la présence de Maryam Pougetoux, syndicaliste étudiante de l’UNEF et voilée, se posant en défenseurs de la laïcité. Sauf que souvent, on ne sait plus d’où vient cette demande, tant elle a été sédimentée dans la dimension symbolique du discours de soi – qui n’est pas un discours sur soi établi avec une certaine distance mais l’illusion de se réaliser dans le discours face au regard des autres. Le discours de soi est un appel à la légitimité qui ne dit rien sur les formes qu’il emprunte sinon sur la demande intime d’être soutenu-e par un monde de sens jouissant d’une stabilité relative.

Identifier un objet est toujours corrélé à la possibilité, voire à l’autorisation de s’en saisir, et il y a deux façons de se sentir légitime à se saisir d’un objet que l’on identifie : cette légitimité peut venir de notre environnement d’apprentissage et/ou de « l’objet » lui-même. Notre environnement d’apprentissage, notamment social, peut nous encourager à identifier un objet d’une certaine manière, prétextant que c’est dans la nature de l’objet de s’offrir à la saisie, et à nous en saisir sans pour autant que le supposé « objet » y consente. Les interactions que cette identification supposerait autoriser peuvent très bien aller à l’encontre du sentiment de cet « objet », dans le cas où il s’agirait en fait d’un être sensible et d’un autre sujet possible. Identifier pose la question de ce qu’on identifie à soi-même, et dans quelle mesure l’altérité forme des objets d’opposition et non des sujets de dialogue. Il n’y a, en quelque sorte, que des objets d’interaction pour des êtres sensibles, mais la reconnaissance de l’autre comme sujet à part entière nécessite un espace ouvert entre soi et l’autre qui autorise cette coexistence de deux sujets ou plus qui ne prennent pas l’autre pour objet tout en élaborant leurs propres conditions d’échange, de dialogue et de mise en commun. C’est l’idée des espaces intermédiaires, laquelle assume le caractère approximatif des moyens d’identification et admet leurs fluctuations, n’étant précisément qu’un espace ouvert à la rencontre, laissant volontairement une part d’indéterminé. L’espace entre deux se désigne lui-même comme l’objet même du dialogue et ses conditions, mettant en miroir l’aspect aliénant du langage et de la parole : lorsque je parle, j’engage l’autre – comment donc faire pour être sûr-e qu’iel y consente ? Les modalités d’identification des termes du dialogue impliquent toujours les modalités d’interaction supposées et les dynamiques de régulation sociale qu’elles entraînent, notamment lorsque les espaces de médiation font défaut.

Cet article est en partie venu en réaction aux divers rassemblements en France devant les bâtiments du Crous – qui est l’organisme public dédié à la vie étudiante sur le territoire – suite au suicide de Doona ce 23 septembre 2020, et souhaite lui rendre femmage. Doona était une jeune femme trans de 19 ans qui a subi les maltraitances transphobes, psychophobes et institutionnelles de la part du Crous et des services hospitaliers de Montpellier. Quels moyens, quels biais d’identification ont permis à ces personnes de juger Doona – comme Mathilde, Laura et d’autres avant elle – indigne de l’écoute et de l’accompagnement qu’elle était censée recevoir ? Et quels mécanismes de pression sociale, mais aussi économique et politique, permettent le renforcement de telles conditions d’identification et d’interprétation de l’autre, non en tant que sujet qui a à voir avec sa propre détermination, mais en tant qu’objet dont on peut disposer à sa guise et dont la parole ne compterait que peu ? Un autre cas récent, ici concernant le racisme, est celui de Joyce Echaquan, une jeune femme de 37 ans de la communauté indigène Atikamekw de Manawan, au Québec, morte ce 30 septembre 2020 suite au refus des infirmières de la soigner. Celles-ci lui ont injecté une haute dose de morphine alors qu’elle y était allergique, tout en lui assénant des injures racistes et grossophobes tandis qu’elle agonisait.

Il ne faut pas oublier qu’il y a une pratique de la norme, laquelle participe du maintien de certaines garanties de protection pour celles et ceux qui sont prêt-e-s à se soumettre à un régime de domination et s’y sentent porté-e-s par leurs environnements sociaux. Il existe donc des conditions de l’identification des autres. Il existe un sujet qui émet des identifications et c’est ce type de sujet-là qui est valorisé, mais quelles en sont les conditions ? Identifier les autres, c’est aussi prendre l’autre à l’endroit où l’on n’est pas soi-même. Soyons vigilant-e-s à ne pas chercher à tromper une forme d’oppression qui pèse sur nous en déplaçant la cible sur d’autres que nous, parce qu’il serait plus facile de nous dégager des espaces dans lesquels iels vivent. Tout dépend en fin de compte de là où l’on porte le regard, lequel peut fuir le danger ou malgré toutes les offenses, faire exister les lieux de paix.

1Dans l’ouvrage de référence, F. Varela, E. Thompson & E. Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit, 1991.

2https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/051020/avec-fatima-daas-naissance-d-une-subjectivite-politique-entre-desir-et-rebellion?onglet=full

3 In Sam Bourcier, Homo Inc.orporated : Le triangle et la licorne qui pète, ed. Cambourakis, 2017.

4Voir sur les réseaux sociaux, @autistequeer_le_docu, « Le validisme, question politique en pleine épidémie de Covid et effondrement du système de santé publique », 05/10/2020.

5Écouter aussi, sur les questions raciales, le passionnant podcast Kiffe ta race, par Rokhaya Diallo et Grace Ly.

6Lire par exemple https://www.revue-ballast.fr/silvia-federici-le-feminisme-detat-est-au-service-du-developpement-capitaliste/

7In Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, ed. Stylus, Paris, 2020.

8http://staferla.free.fr/S9/S9%20L’IDENTIFICATION.pdf , p. 22.

9Voire Three paradoxes and concentric circles, 2019.

10In Jacques Lacan, op. cit., p. 16.

11Sam Bourcier – Entretien – La Théorie Queer dans « Les Chemins de la philosophie » avec Adèle Van Reeth (2014).

12In Michel Foucault, La Sexualité suivi de Le discours de la sexualité, « L’utopie sexuelle », ed. EHESS/Gallimard/Seuil, 2018 (1964-1969), p. 196.

13Bien qu’une certaine intelligentsia française, homosexuelle ou non, ait pu avoir la latitude, en profitant de la culture du viol, d’ériger la pédophilie en doctrine, notamment dans les années 60-70 et jusqu’à nos jours (de René Schérer à Gabriel Matzneff, en passant par des Frédéric Mittérand ou des David Cohn Bendit). Mais là encore, des dynamiques de classes sociales interviennent en plus des questions sexuelles à proprement parler, puisqu’il s’agit d’abus de pouvoir.

14LireToni Morrison, L’origine des autres, ed. Christian Bourgois, 2017.

15In Fabrice Bourlez, Queer psychanalyse : Clinique mineure et déconstructions du genre, ed. Hermann, 2018, pp. 52-53.

16Ibid., p. 79.

17Ibid., p. 93.

18https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/10/08/la-catho-se-separe-de-la-militante-feministe-alice-coffin_6055249_3224.html

19Lire Julia Serano, Manifeste d’une femme trans, ed. Cambourakis, 2020.

20Ibid., p. 117.

21Ce qui lui permet d’élaborer dans ce sens : « L’angoisse de castration donc, vous allez voir ici qu’elle a deux sens et deux niveaux. Car si le phallus est cet élément de médiation qui donne au désir son support, eh bien, la femme n’est pas la plus mal partagée dans cette affaire, parce qu’après tout, pour elle c’est tout simple : puisqu’elle ne l’a pas, elle n’a qu’à le désirer, et ma foi dans les cas les plus heureux, c’est en effet une situation dont elle s’accommode fort bien. Toute la dialectique du complexe de castration, en tant que pour elle, elle introduit l’Œdipe, nous dit FREUD, cela ne veut pas dire autre chose. Grâce à la structure même du désir humain, la voie pour elle nécessite moins de détours – la voie normale – que pour l’homme. Car pour l’homme, pour que son phallus puisse servir à ce fondement du champ du désir, va-t-il falloir qu’il le demande pour l’avoir ? C’est bien quelque chose comme ça dont il s’agit au niveau du complexe de castration. » Ibid., p. 118. Merci bien.

22In Sigmund Freud, Au-delà du principe de plaisir, PUF, 1920.

23« Se nommer et nommer les autres : analyse des étiquettes Partie 1 », https://www.instagram.com/p/CFTPWdSAsZ3/

24In Gail Pheterson, Le prisme de la prostitution, ed. L’Harmattan, 2001.

25Lire Donald W. Winnicott, Jeu et réalité : L’espace potentiel, ed. Gallimard, 1975.

26Lire René A. Spitz, De la naissance à la parole : La première année de la vie, PUF, 2002 (1968).

27Lire, par exemple, Ellen Dissanayake, « The Artification Hypothesis and Its Relevance to Cognitive Science, Evolutionary Aesthetics, and Neuroaesthetics », Cognitive Semiotics, Issue 5 (Fall 2009), pp. 148-173.

28Op. cit., p. 123.

29Lire Paul Ricœur, Temps et Récit I, ed. Seuil, 1983.

30Lire Denis Vasse, L’ombilic et la voix : Deux enfants en analyse, ed. Seuil, 1974, sur les psychoses infantiles.

31Lire Donald W. Winnicott, La capacité d’être seul, 1958.

32Lire Darian Leader, Qu’est-ce que la folie ?, ed. Stilus, 2017.

33Lire Naomi Klein, La stratégie du choc, ed. Actes Sud, 2008.

34Rappelons que selon Paul Ricœur (Ecrits et conférences 2 : L’herméneutique, ed. Seuil, 2010), « parce qu’il y a la violence, il y a la morale », dont nous avons retourné le corollaire : « parce qu’il y a la contrainte de la morale, notamment dans un exercice inégalitaire du droit, il y a la violence ».

35In Alice Miller, Notre corps ne ment jamais, ed. Flammarion, 2013, p.31.

36Lire « La Sorbonne condamne les propos d’un professeur associant Mariage pour Tous et zoophilie », Huffington Post, 30 septembre 2020

Crédit photo : « Papillon », La Fille Renne ❤

Transphobies : jouissance contre l’identité

Cet article sera prochainement disponible dans le volume 5 du magazine Polysème.

Celleux qui ont approché un peu la psychanalyse ont sans doute déjà vu passer le terme de jouissance. Très lié à la théorie dite lacanienne, elle ne sert pas seulement à désigner la jouissance sexuelle mais dans un sens plus large, celle qui peut être attribuée à d’autres situations où les éléments pulsionnels sont déplacés. Dans son livre La jouissance, vraiment ?, le psychanalyste Darian Leader questionne l’emploi quasi généralisé de ce terme, dont il dénonce l’usage purement descriptif qui n’apporte aucun indice sur les manières dont cette jouissance se forme dans un symptôme ou ensemble de symptômes.

Cet usage figé a pourtant atteint le statut de totem parmi de nombreux cercles de psychanalyse se réclamant des travaux de Jacques Lacan, notamment ceux des années 50 à 70. Son séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse, donné entre 1959 et 1960, est par ailleurs l’un de ceux qui traitent le plus de la question de la jouissance, examinant la figure emblématique du marquis de Sade. Les lectures qui en sont faites en extraient ainsi souvent les questions de l’objet dit a du désir, comme point fixe dans la chaîne du signifiant (soit la relative autonomie du symbole dans le champ inconscient), le « plus-de-jouir » comme une évacuation du trop-plein face à l’absence de l’objet, la quête sans fin d’une unité dans l’Un, …

Ces termes sont alors chargés d’une puissance d’évocation, vantant une proximité avec le « réel du corps » dont on se demande si elle tient d’une prise en compte réelle de la douleur des patient-e-s ou déjà, d’une forme de jouissance du discours et de présomption d’intelligence. Quoi qu’il en soit, nombreuses sont les prises de position problématiques qu’on retrouve chez des praticien-ne-s peu scrupuleux-ses et complaisant-e-s lorsqu’il est question de valoriser ou pas le « désir » du ou de la patient-e, parfois au mépris des questions de consentement.

Pour Darian Leader, toute une partie du discours sur la jouissance fonctionne comme s’il s’agissait d’un phénomène autonome et élevé au rang d’un objet de langage prêt à répondre à toutes les interrogations de manière indifférenciée. Or selon lui, on évacue par là des questions aussi essentielles que celle de la douleur, de sa proximité avec celle du plaisir, et la somme de travaux qui depuis plus de cent ans tentent d’approcher leurs liens avec l’apprentissage et la perception de son propre corps dès la naissance. Le foisonnement d’études des premières interactions entre le nourrisson et ses parent-e-s nous invite au contraire à dépasser certaines théories globalisantes et à autoriser la pluralité des chemins empruntés au cours du développement des individu-e-s – du moins maintenir la question ouverte. De même, une lecture approfondie et critique des textes de Sigmund Freud et Jacques Lacan, malgré toutes leurs lacunes et leurs présupposés culturels, offrent des pistes de réflexion plus nuancées que certaines de leurs exploitations actuelles.

Darian Leader, s’appuyant sur ces études et ses propres observations, suggère alors que pour ce qui est de notre expérience du plaisir comme de la douleur, « les réseaux, rythmes et processus qui créent certaines formes d’innervation et d’activation sont affectés par le langage et les structures relationnelles : la « jouissance » est donc moins une chose cachée à l’intérieur de nous – fantasme qui a des versions névrotiques et psychotiques – qu’un produit. »1 La formation des modes de jouissance aurait donc un fondement relationnel et dépendrait d’un apprentissage à la fois sensoriel, affectif et traumatique, notamment vis-à-vis des expériences de punition ou d’un surinvestissement du désir de l’autre, absorbant l’identité du sujet.

Sans rentrer dans toute la richesse des investigations déployée par cet essai courageux, compte tenu de sa prise de position contre une certaine pratique de la psychanalyse, et sans rentrer dans toute l’élaboration théorique qui nous amène ici, proposons une définition de la jouissance. La jouissance serait liée à un objet (symbolique) vis-à-vis duquel on se projette (de façon imaginaire) tout en sachant pertinemment que cette adresse porte déjà avec elle la mémoire d’une sanction. La demande d’authentification de la représentation à laquelle on adhère est avortée au moment même où elle surgit, et la conscience qu’elle soit vaine est liée à la mémoire traumatique. Comme le souligne Darian Leader, bien des éléments de pulsion embarquent avec eux autant de perspectives de plaisir que de douleur, souvent même d’auto-destruction et de sabotage – il est parfois plus facile de détruire soi-même l’objet supposé du désir de l’autre, comme l’exprime Roxane Gay dans son mémoire Hunger (2017), dans lequel elle explique avoir poussé son corps à grossir pour repousser la possible réitération du viol particulièrement violent qu’elle avait subi. Quoi qu’il en soit, ces éléments pulsionnels s’inscrivent toujours en relation avec une expérience de l’Autre, en sachant que l’apprentissage de son propre corps et de ses limites passe aussi par l’expérience de la douleur, quel que soit son degré (ce que nous avons exprimé par l’idée de slight trauma, « trauma léger », pour inclure toute expérience sensorielle comme contact poussant l’individu-e à une reconfiguration de ses perspectives d’interaction avec ses environnements matériels comme sociaux).2

Mais quittons un instant la question de la jouissance maintenant et intéressons-nous à celle de l’identité. Ce qui nous informe de notre identité, c’est la constance dans la manière dont les autres nous répondent, nous perçoivent, interprètent nos gestes et interagissent avec nous. Cette constance permet l’établissement de correspondances symboliques qui déterminent nos perspectives d’action et d’interaction à plus ou moins long-terme, en fonction des différents espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Nous apprenons donc à ajuster notre conduite pour maintenir ou au contraire rentrer en conflit avec la stabilité supposée de cet échange (comme le rappelle Darian Leader, la capacité de dire « non » fait aussi partie du processus d’établissement des limites de son propre corps).

L’idée de jouissance décrirait de son côté plutôt la promotion par le sujet d’une représentation qu’iel sait séparée d’iel-même, autre qu’iel-même et surtout, dont iel sait qu’elle n’aboutira probablement pas à une réponse positive, venant authentifier cet investissement. Le contexte supportant les conditions de l’échange, dont la personne fait l’expérience quotidiennement, viendra s’opposer à cette projection. Cette dernière ne pourra plus se relier qu’à elle-même, tendue au-dessus du vide, acquérant cette sorte de valeur d’absolu souvent mise en avant par la théorie lacanienne. La personne peut alors soit revenir en arrière pour retrouver un terrain d’entente, soit persister dans son mode imaginaire de représentation et de projection de soi vis-à-vis des autres. C’est de la friction entre l’adhésion, la tension vers la représentation et son absence de correspondance dans le champ symbolique et social partagé qui créerait, en soi, l’inconfort émotionnel de la jouissance et sa quête de résolution. Il devient impossible de dissocier l’image de la sensation qu’elle provoque. Du point de vue sexuel, la jouissance peut désigner la difficulté à introduire une distance entre la manière dont on se projette dans notre imaginaire relationnel et le caractère univoque, par exemple, de l’orgasme.

Si cet article est néanmoins intitulé « Transphobies : jouissance contre l’identité » alors, c’est que précisément, les dynamiques transphobes procèdent en niant le fait que les personnes trans et non-binaires valorisent un terrain d’entente à partir duquel remettre en adéquation les signifiants par lesquels iels se font connaître avec leur expérience émotionnelle, psychique et affective. Elles nient de fait le droit à la reconnaissance et à l’authentification de l’identité à ces personnes, en leur soupçonnant la jouissance d’un objet, d’une représentation qui ne leur appartiendrait pas, qui serait séparée d’elleux. En séparant la représentation du genre qu’elle revendique de la personne elle-même, interdisant l’établissement de correspondances qui justifieraient un droit de réponse et une demande légitime d’authentification, la logique transphobe fait du genre des personnes trans et non-binaires un objet dont il ne s’agirait que de jouir. Cet objet et la personne seraient imperméables l’un à l’autre et il ne pourrait s’opérer entre eux qu’un contact conflictuel.

Ce refus d’établissement des correspondances discrètes et essentielles entre les éléments signifiant le genre et la relation à la personne font du genre lui-même un objet qu’on pourrait s’approprier de façon interchangeable, voire qu’il s’agirait de reprendre à celleux qui l’auraient volé aux personnes de plein droit. L’inspection des abus dans l’emploi du concept de jouissance dans la psychanalyse lacanienne ouvre une porte essentielle à une remise en cause profonde de nos outils de pensée concernant les questions liées au corps, au plaisir et à la douleur, au désir, au genre et à la sexualité, par-delà les verrouillages théoriques qui existent dans des domaines-clé de la domination et du contrôle des corps subalternes – s’appliquant tout aussi bien aux représentations et à l’évaluation des personnes selon les critères de genre, de race, de classe, de validité, … (Kimberlé Crenshaw, 1989 ; Angela Davis, 1981). Elle ouvre enfin peut-être à un début de remise en cause interne et structurelle des pratiques de pouvoir au sein de certaines institutions psychanalytiques et ailleurs.

1In Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, éditions Stilus, Paris, 2020, p. 106.

2In https://threeparadoxes.com/the-book/ , 2019.

Note sur l’idée de langage non-verbal

En complément de l’article « Trois questions sur la psychanalyse », nous aimerions revenir sur l’idée de « langage sous toutes ses formes » et comment ces aspects s’articulent à la pratique de la psychanalyse. Nous parlons de langage dès lors qu’un élément perçu forme une identification. Cette identification s’effectue par rapport à un ensemble de règles préétablies, qu’elles soient explicites ou tacites, sans cesse interrogées et réactualisées.

De fait, nous incluons les langages dits non-verbaux comme les langages gestuel et graphique parmi les éléments qui influencent la relation entre le ou la patient-e et l’analyste. Spontanément, et comme le dirait la biologiste Julia Serano (en parlant du genrement), de façon compulsive, nous opérons une série d’identifications à partir d’indices perceptibles chez l’individu-e qui nous fait face. Cet ensemble d’indices, qui concernent par exemple l’allure, la façon de s’habiller, de bouger, d’écrire, de parler, font l’objet d’une première lecture et d’une première évaluation de la personne. D’une première interprétation, qui n’a lieu qu’à partir d’un référent qui nous situe dans le champ social, moral et symbolique.

La plupart du temps, ces mécanismes n’ont pas d’incidence et sont largement inconscients, intuitifs, à cause de la cohérence entre ces indices et l’ensemble des règles auquel on les réfère. C’est surtout lorsque des divergences et des disruptions apparaissent dans l’adéquation entre les normes de représentation sociale et ces signes donnés à voir qu’une dissonance va avoir lieu. Il peut s’agir de la cohabitation d’éléments habituellement dissociés mais observés ici chez une même personne, s’agissant par exemple d’indices liés au genre, à la classe sociale, aux stéréotypes raciaux, à la validité et à la conformité physique et/ou mentale, …

Quoi qu’il en soit, qu’il y ait une adéquation entre les ensembles usuels et préconçus à caractère normatifs, ou un assemblage atypique formant une topologie singulière, tous ces indices forment un langage dont nous évaluons sans cesse le caractère intelligible. La représentation que la personne fait d’elle-même peut être plus ou moins volontaire. Ce que l’analyse peut évaluer, c’est le degré d’adéquation entre ce que la personne communique d’elle-même (notamment à travers des codes sociaux non-verbaux) et ce qui demeurera à jamais non-communicable, à savoir sa propre expérience sensible et émotionnelle. C’est souvent leur caractère involontaire qui sert d’indice à la psychanalyse.

Le rôle d’un-e analyste n’est certes pas de travailler directement sur ces éléments discrets. Toutefois, il ou elle ne peut occulter l’impact qu’ils ont sur la relation que le ou la patient-e entretient avec l’analyste qui lui fait face. La figure sensible de l’analyste elle-même est sujette à l’interprétation de la personne qui s’y réfère. De même, nous avons tou-te-s une tendance plus ou moins prononcée à surveiller nos propres attitudes, notre propre manière d’apparaître au monde social, chargé des jugements de valeur que celui-ci peut dresser sur chaque individu-e.

Qu’une personne tente tant bien que mal de se conformer ou non à l’ensemble de normes formé par le champ social, l’aisance ou non pour elle à le faire a fatalement un impact sur sa vie, et de cela l’analyste est témoin. S’il ou elle ne peut dresser un diagnostic sur ces seuls indices, il ou elle comptera inévitablement sur eux pour se guider dans sa relation avec son ou sa patient-e. Par ailleurs, la relation de confiance entre ces deux personnes tiendra bien souvent à la cohérence singulière de ces éléments non-verbaux, plus qu’au contenu explicite du langage verbal.

Puisque la question du sens est toujours relative à un « monde de sens », pour reprendre l’expression du philosophe Paul Ricœur, c’est tout l’ensemble de ce qui fait sens pour la personne qui doit être admis dans le champ du sens particulier sur lequel la relation agit. Ne serait-ce qu’en étant là, et par la manière dont l’analyste est présent à la personne, quelque chose est déjà dit qui se passe de parole. La manière de se situer dans un univers de sens à la conjonction du général et du particulier est le premier impératif de toute relation. C’est ainsi qu’on fonde le territoire à travers lequel il s’agira ensemble de se mouvoir tant bien que mal.


[ENG] Conversation about whether or not we should call it ‘language’ :

Well, it is as long as the body is confronted to a codified ensemble of social clues consistent with the moral structures. Maybe it is more in the co-adaptative relation to the interpretative framework. As soon as it is subject to interpretation and that someone projects suppositions on someone else or themselves, not only as to the immediate danger they represent or not, but according to preinduced patterns of deduction, we enter the field of language. The clothes that you are wearing are a sign for something else, for instance, your compliance to the same moral standards. You don’t recognise someone else solely on your capacity to engage physical contact, but whether or not you recognise a certain cultural background to make analogies from. Further more, verbal language uses words, but words are basically sensory memories. Only the recurrence of their use for many different situations abstracts them from a single one. However the need to express something, should it not find the proper words, may be seeking for the recognition of a language – however it is still too local.

In language, you find the possibility to multiply the occurrences. This way you can take one thing for something else. It offers the possibility to displace from the local to the general, to push away the meaning from oneself to anyone else. Darian Leader analysed the role of the hands in compulsive space and time filling, the expression of something too much. Expression is a physical quality, to push something out of the body and how. But once it is out, instantaneously, it is interpreted, first by oneself. It may not be language in itself but it should be perceived as something meaning something, that could be interpreted in a certain way in a certain moral and social context. So it enters the field of language, for instance because we would worry that it would. The ‘what if it would be read as’ makes it the possibility to be taken as an intelligible sign for language. Behave a certain way, make a certain move, a certain waving, people would assume that it could be a sign that you are a gay person. Wear a certain kind of clothes, people would be led to deduce from the clothes rather than from your actual behaviour, that you would carry such or such intention according to certain usual patterns, not only in your personal memory but on a shared one by teaching. Either way, memories (and mostly traumatic memories) are confronted to analogies and temporary evaluations : that means that we temporarily fixate one of those possibilities as the one we would lean on until further clarification. As it is deductive and some part of it so integrated and instinctive that it doesn’t yet have to be verbalised even in thoughts, the possibility that it would be refered to such a process eventually pushes it to the field of language. Anyway we are prisoners of it, because it happens in the duality between the sensory and emotional situation of the subject and the delay to address reality : they could not be adequate one with the other, and the dissociation between the memory that is forged and the reality that is perceived as detached from it, induces the abstraction of experience and its necessary rearticulation to the actual perception of what is real around us.

Structurally, there is no essential difference between the memory of an experience summoned by a word and articulated to others and the fact that fundamentally, we are pushed (again, because of the paradox) to perceive our reality as dissonant and try to recreate abstract connections out of it. Language has two main qualities : analogy and combination. That’s it. As soon as you can take an element for another and combine them with others, you form a language, whether you are emitter or receiver ; but you are always both in fact, because you always suppose that the sign that you send is going to be interpreted, so you check your own sendings. All the same, when you interpret a sign from an outside source, you might worry how to respond. Because you have to respond to the image of the other that you have in front of you. You have to state something. As soon as you accept the conditions of the common presence of you both, these conditions are set by rules induced by social convention and thus, a being together ruled by language. Being in the same place with someone else always pushes you to ‘read the room’, isn’t that a nice expression ?

I see your concern. One has to know the limits of what they would have an impact on. But the fact is that, as Pascal said, ‘nous sommes embarqués’. As soon as we are in the paradoxical state, everything that we take we take it for two, for oneself and another one that we would refer to eventually. As we can’t get out of the paradoxical loop, we anguish over what we could respond to ease it up. That is why the seek for mind settling through the structure of language is compulsive. Responsability. As soon as you situate yourself, your organise the meaning and the direction of what is surrounding you and get ready to respond a certain way. You take everything for a confirmation of your temporary statement over reality.

It doesn’t mean that when you see two dogs playing and barking together you could wonder ‘what kind of language is that ?’, we can only focus on our own modalities of perception, and those are determined by the sensorimotor paradox, it only makes it clearer. And that’s good. We are responsible for it. We are in fact responsible for the non-necessity of it all. Language is not absolute, it is situated, in our experience, how we keep reality stuck together with our experience. And we try so hard to keep them together, to make some sense out of it, that it slips on our tongue eventually.

XV. Comment notre apparence forme notre identité

Dès la naissance, la moindre interaction avec notre entourage est conditionnée par la manière dont les autres nous perçoivent et leurs projections imaginaires. Le moindre geste vers nous subit un contrôle constant, consistant à se demander comment celui-ci serait interprété par un environnement social normatif. Il n’est pas attendu que nous réagissions de la même manière vis-à-vis de tout le monde. La manière dont on se comporte en rapport à la norme et vis-à-vis de personnes qui n’y répondent pas va constituer un premier apprentissage, pour toutes ces personnes, de qui elles sont au sein de cet univers social.

De fait, dès la prime enfance, notre apparence physique va affecter la manière dont notre environnement se présente à nous. Aucun environnement n’est neutre. C’est pourquoi le neurobiologiste Francisco Varela parlait d’énaction des systèmes cognitifs sur le plan des interactions sensorimotrices, et ce de façon circulaire (le feedback). Les environnements auxquels nous allons réagir réagissent eux-mêmes déjà à nous. Ils ne se présentent pas comme un absolu mais sont déjà conditionnés eux-mêmes par ce qu’il leur est donné d’être dans les conditions présentes de la rencontre avec nous. Aussi il n’y a pas d’environnement en soi, mais toujours un environnement pour nous, dont nous faisons individuellement l’expérience et qui se formule dans une relation unique avec des identités uniques. Nous sommes différents dans chaque relation où nous apparaissons pour un-e autre.

Facteurs conditionnant

Cet aspect dynamique des environnements vivants est crucial pour comprendre comment se forme l’identité. Selon que vous êtes identifié-e comme fille ou garçon, les personnes autour de vous vont adapter leur comportement en fonction de ce qu’elles se représentent être, dans l’imaginaire collectif et singulier, la manière dont il faut se comporter vis-à-vis d’individu-e-s de ce sexe.

Mais plus loin, l’apparence physique d’une personne impacte la manière dont une autre la perçoit. Sa réaction est souvent conditionnée (mais pas réductible) par la peur du jugement social. L’intégration intime, touchant au réflexe, de l’idée que les profils sortant de la norme désirable nécessitent une adaptation particulière, qu’il en soit des critères de beauté, de genre, de race ou de classe, est déterminante. Nous l’apprenons très tôt en observant les réactions des autres. Aussi, non seulement ces vecteurs de pression et de sélection sociale vont influer sur notre manière d’interpréter l’apparence d’une autre personne, mais ils vont impacter notre manière de lui répondre et par conséquent, le monde que nous présentons à ces personnes.

Un-e enfant jugé-e laid-e ou anormal-e, si elle suscite l’inconfort de ses parent-e-s ou tuteurs-trices, sera forcé-e de s’adapter à un environnement d’attitudes, de réactions et de sens différent de celui d’un-e autre enfant. Nous apprenons très tôt à inhiber des comportements dont nous constatons les effets défavorables vis-à-vis nos parents par exemple (René A. Spitz, 2002). Dans les mots du pédo-psychanalyste anglais Donald Winnicott, à travers le concept d’équilibre de la mère « suffisamment bonne », on aura des chances de voir l’enfant développer une tendance à vouloir solliciter des réactions positives (ou des réactions tout court) vis-à-vis d’un-e ou des parent-e-s psychiquement absent-e-s, qui marquent une distance vis-à-vis de l’enfant.1

L’enfant va lui- ou elle-même tenter de proposer un environnement et des conditions d’interaction alternatives, qu’il ou elle croit être celles désirées par le, la ou les parent-e-s. Dans ce cas de figure comme dans d’autres, l’identification que l’enfant et futur-e adulte tente de susciter chez l’adulte, la personne qu’il ou elle veut que l’adulte croie qu’il ou elle est, va faire office de masque, parfois jusqu’à tordre sa personnalité.

De l’inconfort et de la norme sociale

De nombreux facteurs sociaux rentrent dans la formation des réflexes de goût ou de dégoût, d’acceptation ou de rejet vis-à-vis des autres. Le documentaire Black Women (2017), par exemple, montre bien à travers ses nombreux témoignages comment l’on reproche souvent aux femmes Noires certains traits de caractère issus de stéréotypes à la fois mais aussi de réponses à des mécanismes agressifs de pression sociale. Comme le dit également Delphine Montera dans son projet Autiste queer, bon nombre de comportements agressifs attribués à l’autisme sont en fait souvent issus d’une réaction aux tentatives de contraindre les personnes autistes à se sur-adapter à des conditions d’échange pensées par et pour un point de vue qui n’est pas le leur, c’est-à-dire du confort des personnes les entourant (leur environnement familial, social, professionnel ou médical).

De même, les femmes, personnes trans*, non-binaires, intersexes, les personnes racisées, précaires, grosses, non-valides ou divergentes d’autres façons par rapport à la norme (laquelle, faut-il le rappeler, est également utilisée pour penser les infrastructures urbaines, notamment) font l’expérience au quotidien d’environnements d’interaction qui réagissent ou sont susceptibles de réagir de façon négative vis-à-vis d’elles. De fait, ces environnements sont aussi déterminés dans leurs spécificités par l’inconfort des personnes s’incluant, elles, dans une certaine norme, vis-à-vis des personnes qui n’y sont pas prises en charge. Le champ des possibles n’est donc pas le même pour tout le monde et s’apprend souvent dès la prime enfance.

A titre d’exemple, nous voyons une personne précaire dans la rue ou dans les transports, et nous nous sentons souvent dans une position inconfortable parce que cette personne n’est pas prise en charge dans l’espace sociale. Ce désengagement accroît le sentiment de notre responsabilité individuelle alors que nous ne sommes par nous-même, a priori, la cause de la précarité de la personne – et nous ne pouvons remplacer à nous seul-e une société tout entière qui met au ban les personnes considérée comme « sous-adaptées » au nom du darwinisme social.

Mais aussi, nous voyons une personne grosse et nous savons que cette personne n’est pas prise en charge par un schéma de vie digne tel que figuré par nos représentations fictionnelles. L’angoisse de ne pouvoir se substituer à la responsabilité collective de ces représentations et changer radicalement le cadre de vie commun va très souvent se muer en agressivité vis-à-vis de cette personne.

En France, si vous êtes une personne Noire, Maghrébine ou Asiatique, les modes de représentations de gens qui vous ressemblent renforcent chez la plupart des gens Blancs certains réflexes associatifs susceptibles d’être activés vis-à-vis de vous – et ceux-ci admettent généralement peu l’égalité réelle dans le droit et la légitimité de la parole. Un-e enfant racisé-e ou non-valide dans une école, par exemple, va disposer d’un environnement d’expérience conditionné par l’acceptation ou le refus des autres, ceux-là même qui dépendent d’un apprentissage social discriminatoire précoce.

En conclusion, nous apprenons qui nous sommes pour les autres avant même d’apprendre qui nous sommes pour nous-même au-delà d’en faire l’expérience. Mais cet apprentissage suppose que nous lions nos expériences sensorielles et affectives à un tissu de règles passant progressivement dans la mémoire symbolique, c’est-à-dire celle qui colore nos interactions sensorielles d’une mémoire intime d’acceptation ou d’interdiction.

Enfin, la façon dont notre genre est perçu aura un impact sur ce que l’on attend et suppose de nous, nous poussant de fait à y répondre et à nous façonner par rapport à ces attentes. Nous proposerons et donnerons dès lors nous-même à voir une personne construite de cette façon précise à d’autres, en fonction de leurs attentes supposées et à laquelle eux- ou elles-mêmes auront à se régler d’une certaine manière. En définitive, nous sommes tou-te-s un facteur d’adaptation et d’apprentissage pour d’autres.

Crédit photo : Barbara Butch

1In Donald W. Winnicott, La capacité d’être seul, 1958

I. L’argument conformiste

En plein dans la polémique autour du mouvement TERF (Trans Exclusionary Radical Feminism), je saisis l’opportunité offerte par l’article d’Adèle Bellanger publié sur Komitid pour proposer un petit jeu (avec beaucoup de malice j’en conviens, bien que l’affaire soit tout à fait sérieuse, comme le rappelle cette tribune publiée sur Libération). L’article d’Adèle Bellanger se propose de décortiquer les arguments d’opposition à la présence des personnes trans*, et notamment des femmes trans, au sein des mouvements féministes.

Elle regroupe cinq arguments principaux dont les classiques (datant, comme le souligne également Julia Serano dans son Manifeste d’une femme trans (2020), des années 70) : « On est une femme quand on a une vulve », « Les femmes trans sont en fait des hommes cis qui infiltrent les milieux militants féministes, usent de leurs privilèges et invisibilisent les femmes cis » (cis = cisgenre, c’est-à-dire personne dont le genre est en adéquation avec son attribution génitale) ou encore, « C’est comme si moi, femme blanche, je m’identifiais comme personne noire »…

Je me suis donc dit que c’était une excellente idée et que nous pouvions avoir l’audace de nous piquer au jeu, puisqu’un des présupposés de cet argumentaire, c’est que l’adéquation genre/attribution génitale serait une évidence. Il suppose donc que la connexion logique entre genre et attribution génitale ne peut être contredite et ne peut se désolidariser.

Or, comme la question de l’évidence tombe sous le coup de l’argument logique, je me suis dit que nous pourrions utiliser les outils de la logique, et pour le coup de la logique mathématique, pour vérifier cet argumentaire ou, le cas échéant, l’infirmer. Aussi, je vous propose ce petit guide de déconstruction des arguments TERF (et d’autres), en commençant par nous attaquer à l’argument du conformisme.

Premiers axiomes

Mais d’abord, commençons par présenter brièvement les outils dont nous allons nous servir pour ce petit jeu, notamment la logique mathématique.

Pour reprendre textuellement la définition de ce domaine par D. Guinin, E. Ladame et H. Vandeven dans leur Précis de Mathématiques1 :

« La logique (mathématique) s’intéresse

  • aux règles de construction de phrases mathématiques correctes : propositions ou énoncés,
  • et aux règles permettant d’établir la vérité de ces phrases : théorèmes ou propriétés.

Un axiome est une proposition que l’on pose comme vraie. »

En effet, toute description du réel – qui est toujours en fait celle de notre expérience du réel – passe par le filtre du langage, qui est à la fois une convention et une approximation. On se met d’accord sur le sens qu’on donne aux choses et on en forge une mémoire qui permet ensuite de l’identifier de nouveau. Aussi donc, notre perception du réel et de ce qui constitue notre réalité vécue, celle dans laquelle on s’engage, est pétrie d’accords portant sur la question du sens et les lois permettant leurs assemblages, leurs liens possibles et ceux qui sont supposés ne pas l’être. C’est l’aspect logique des conventions sémantiques. Toute science, toute idéologie et tout argumentaire par rapport à l’une de ces conventions s’appuie donc, a fortiori, sur un raisonnement logique.

L’axiome principal posé par l’argumentaire TERF, qui rejoint l’argumentaire transphobe commun, est que « le sexe biologique détermine le genre ». Autrement dit : « le genre est déterminé par une série d’indices visibles et mesurables de l’extérieur ». Cela implique la possibilité de contrôle vis-à-vis de l’organisation des rapports humains (voire les travaux du philosophe Michel Foucault sur les questions du biopolitique).

Notons ainsi le raisonnement corollaire :

  • 1) Puisque le genre serait déterminé par les signes corporels visibles (notamment, l’attribution génitale), cela voudrait dire que le corps et sa présentation créent du sens
  • 2) S’ils créent du sens par eux-mêmes, cela veut dire qu’ils sont en eux-mêmes facteurs de convention
  • 3) Aussi, cette convention précéderait toute élaboration par le langage.

Or ce raisonnement veut dire que, selon toute vraisemblance, cette convention pré-langagière s’établirait sur un autre niveau que celui des facultés acquises de penser les rapports humains, de leur donner du sens non plus seulement comme interactions entre les corps mais également comme interactions entre des êtres de jugement et de conventions. Cela est logique puisqu’il s’agit d’un argument « biologique », qui présuppose certains instincts innés régulant les rapports entre les sexes, notamment afin d’assurer les critères de procréation au sein de l’espèce.

Après tout, pourquoi pas. Pourtant, c’est là qu’il faut examiner le rôle de l’observateur-rice, puisque si les conventions « biologiques » et « langagières » ne sont pas censées s’établir sur le même niveau – les dynamiques sexuées étant supposées se déployer de manière autonomes –, cela veut dire que nous ne serions qu’en mesure de les observer agir sur nous de manière passive. Cette observation établirait une réduction, par le langage, d’une série de scénarios les plus probables d’arriver, sans pour autant impliquer sa propre responsabilité dans le fait que ceux-ci découleraient d’une causalité innée.

Par conséquent, c’est bien au niveau du choix des scénarios retenus afin d’établir certaines conventions sociales que se situerait in fine la phase « langagière » de l’organisation des rapports entre les sexes. Il n’est pas improbable que ces scénarios fassent après coup office de prescriptions, étant encouragés au détriment d’autres, notamment à travers l’apprentissage des lois morales. Il est aussi envisageable que ce qui échappe ensuite au cadre de ces lois fasse l’objet d’une indétermination qui rendrait difficile la quête d’un équilibre social, lequel devrait prendre en compte autant le droit individuel que collectif.

L’observation est au final toujours orientée par le point de vue de celles et ceux qui la pratiquent dans sa dimension intersubjective.

Dérouter le raisonnement

Mais poursuivons. Nous admettrons provisoirement les arguments qui suivent :

  • a) Le genre est déterminable par l’observation, notamment, de l’attribution génitale
  • b) La détermination du genre est plus largement dépendante d’un ensemble d’indices décelables de l’extérieur (attribution génitale, indices secondaires, déterminants hormonaux et chromosomiques, etc.)
  • En conséquence, si ces deux propositions sont vraies, cela signifie que c) Le genre est dépendant de ses indices.

Nous avons procédé par raisonnement d’implication, entendant prouver que puisque le genre est supposé dépendre, entre autre, de l’attribution génitale et que l’attribution génitale fait partie d’un ensemble d’indices extérieurs, alors le genre lui-même serait de fait dépendant d’un même ensemble d’indices extérieurs – c’est-à-dire déterminables par d’autres que soi. Il s’agirait là d’une convention préétablie.

Pour dévier de ce schéma, cherchons le raisonnement par l’absurde.

Admettons l’axiome suivant : « Le genre fait partie intégrante de l’identité de la personne », et développons le raisonnement suivant :

  • 1) Cela signifie que l’identité de la personne est déterminable, au moins en partie, par un ensemble d’indices visibles de l’extérieur, ces mêmes indices la reliant au champ social
  • 2) Mais si l’on admet que l’identité de la personne ne saurait se réduire à ce qui est visible depuis l’extérieur, cela veut dire qu’il est possible qu’une partie du genre de la personne soit tout autant indécelable depuis le dehors. Après tout, la part invisible de l’identité emporte-t-elle peut-être avec elle une part invisible du genre, lesquelles ne sont observables que par le sujet lui- ou elle-même.
  • En conséquence, cela veut dire que soit a) l’identité de la personne est en fait toujours visible et déterminable depuis l’extérieur par une série d’indices ; b) le genre ne fait en fait pas partie de l’identité de la personne puisqu’il serait, lui, entièrement visible depuis l’extérieur : ou c) que le genre est à la fois déterminable depuis l’extérieur et inaccessible à la lecture selon des critères visibles, ce qui rendrait sa nature ambivalente.

Cela devient donc intéressant, puisqu’en associant une proposition 1) « le genre est complètement déterminable depuis l’extérieur », avec la négation de son corollaire : « l’identité est également complètement déterminable depuis l’extérieur » (nous avons admis en 2) que ce n’était en fait pas le cas), nous nous sommes retrouvé-e-s avec la résultante : « le genre est à la fois déterminable et non-déterminable depuis l’extérieur », que nous avons dû estimer vraie.

Nous avons procédé par l’absurde pour démontrer la contradiction interne inhérente à l’argument de départ : « le genre est dépendant du sexe biologique », puisque tous les indices observés ne le sont que partiellement.

Nous pouvons donc formuler un nouvel axiome :

A partir du moment où l’on admet que toute l’identité d’une personne n’est pas déterminable par une série d’indices extérieurs, étant donné ce qui nous échappe de la vie psychique et émotionnelle de la personne, nous ne pouvons affirmer que le genre est totalement déterminable par les mêmes indices.

Par contre, nous savons que la totalité des affects vécus par la personne passe par le corps et peut donc a minima mobiliser la réminiscence d’expériences vécue en rapport à son environnement d’expériences physiques et émotionnelles.

Comportement, identité et conformité

Admettons maintenant un nouvel axiome : « Le comportement d’une personne est co-dépendant de son identité. » Cela veut dire que l’identité de la personne est autant déterminable par son comportement que ce dernier le serait par cette même identité (l’identité indiquant bien une constante dans l’adéquation entre les indices observables de l’intérieur et/ou de l’extérieur, et un ensemble supposé fini de marqueurs et critères établis d’avance). Nous avons admis que la présentation du corps de la personne était sujette à l’observation, mais nous avons omis de signaler qu’elle l’était aussi à l’observation du sujet par lui- ou elle-même. Le sujet lui- ou elle-même veille constamment à la conformité de sa propre identité avec les critères formulés pour la reconnaître.

L’ambivalence admise de la nature à la fois visible et invisible de l’identité nous oblige ainsi à supposer l’ambivalence de son lien avec l’observation de ses indices comportementaux.

Procédons de la manière suivante pour établir le lien supposé entre « sexe biologique », genre, identité et comportement :

  • a) Le comportement serait un ensemble d’indices renseignant l’identité d’une personne ; c’est-à-dire que le sujet serait l’agent d’une action qui émanerait de lui ou elle et résulterait dans un comportement ; on attend de ce comportement qu’il concordet avec un ensemble d’éléments permettant d’établir l’identité du sujet en tant qu’elle deviendrait intelligible, c’est-à-dire prévisible
  • b) Le comportement serait totalement visible depuis l’extérieur, dans la mesure où il se résume a posteriori par l’action accomplie
  • c) Les indices extérieurs permettraient de déduire et de déterminer l’identité de la personne, constituant un réseau de sens observable depuis l’extérieur, qu’il s’agirait d’interpréter (nous nous situons donc dans le champ herméneutique)
  • d) L’attribution génitale est un indice extérieur
  • e) L’attribution génitale et ses indices corollaires seraient alors de même nature que le comportement du point de vue de la déduction, puisqu’il permettrait de renseigner sur l’identité de la personne et d’en établir la prévisibilité.

Nous tombons là sur un des biais logiques les plus communs aux arguments transphobes, eux-mêmes liés aux arguments conformistes, puisqu’il s’agirait d’établir la conformité de l’identité des individu-e-s aux indices visibles qu’ils ou elles émettent, en-dehors de la réalité perçue par le sujet lui- ou elle-même. Dans une optique de contrôle, cette conformité interdit potentiellement la valeur progressive de l’identité puisqu’elle doit permettre d’établir le caractère prévisible des comportements selon ces critères. Là où la formation psychologique et intime d’un-e individu-e serait susceptible d’évoluer jusqu’à se stabiliser ou non dans une position d’équilibre, on pose ici l’identité comme un continuum, c’est-à-dire un développement uniforme et linéaire. Cette idéologie prescriptive applique le même type de réduction que celle souvent appliquée à une description linéaire et téléonomique de l’évolution globale des espèces vivantes : on prend la trajectoire observée à partir de ses éléments observables et après-coup comme la trajectoire qui devait nécessairement arriver, sans prendre en compte le foisonnement et l’aspect dynamique des possibilités non exprimées.

Par l’argument de conformité, l’attribution génitale et le comportement seraient liés ensemble et formeraient une équivalence de nature : ils seraint tous deux des indices de l’identité de la personne. Cette identité étant présumée réductible à ses indices, on lui attribue un caractère linéaire, déductible et prévisible. Autrement dit, le temps t des indices partiels ainsi recueillis et contractés dans leur synthèse (supposée vérifier l’identité de la personne aux critères préalables) serait censé également valoir pour la totalité de la courbe, sans prendre en compte le caractère transformatoire des dynamiques différentielles. En effet, l’identité supposée de l’individu-e à ses indices devant être constamment vérifiée, c’est dans la marge d’erreur et d’approximation de l’effort de conformité que se situe la marge de transformation du sujet.

De fait, tout bornage (entre l’identité supposée et l’effort de conformation) induit un effondrement des référentiels intermédiaires (la marge d’approximation qui n’est pas soutenue par l’effort de conformation). En d’autres mots, réduire l’identité à la répétition et au maintien de ses indices a également pour effet de créer une incertitude quant au centre autour duquel cette identité crée son équilibre lorsque des éléments échappent manifestement à son contrôle. Le référentiel a du mal à trouver sa propre échelle et a tendance à s’effondrer, ce qui demande un effort constant pour maintenir l’agrégat instable des indices visibles conformes, car constamment dépendant du jugement des autres qui le met en tension. (Il n’y a qu’à penser à l’angoisse du soupçon d’homosexualité que la plupart des hommes cisgenres apprennent dans l’effort de conformité aux normes de la masculinité hétéronormative, laquelle pousse l’individu à sa propre surveillance vis-à-vis de tout indice susceptible d’être interprété comme une preuve de sa divergence au dogme de la virilité).

Nous voyons que selon ce procédé, la détermination de l’identité est systématiquement appuyée par un procédé exogène à la personne elle-même. La recherche de concordance implique alors de figer des informations censées être symptomatiques d’un « donné », d’une valeur absolue plus que d’un parcours en constante transformation qui admettrait une multitude de possibles.

Inscrire la performativité du genre

Admettons maintenant que :

  • 1) Puisque une part de l’identité de la personne est inaccessible au jugement extérieur
  • 2) et que cette identité est co-dépendante de son comportement (lequel, d’une certaine manière, réalise l’identité)
  • alors, 3) il est raisonnable de penser qu’une partie au moins du comportement en tant que possible est également inaccessible au jugement extérieur, si ce n’est celui du sujet lui- ou elle-même et en cela, perfectible.

De fait, si le comportement était en partie invisible, s’il comprenait autant la réalisation physique que le mouvement possible, manifeste par les émotions et l’imaginaire, cela concorderait avec l’affirmation que le genre le serait tout autant. Un indice peut être un indice supposé voire redouté, mais pourquoi ne pourrait-il pas être exprimé. En effet, sa qualité d’indice serait tout autant soumise à l’observation et au jugement de l’individu-e lui- ou elle-même, qui s’autorise ou pas, qui inhibe ou permet son expression. C’est l’idée émise par la théoricienne Judith Butler de la performativité du genre, dans le sens où l’on se perçoit soi-même comme individu-e genré-e et réalisons le contrat social de conformité ou pas au genre perçu de manière exogène (y compris par soi-même s’observant comme un-e autre).

Donc, nous avons les propositions suivantes :

  • a) Une part de l’identité est invisible, perfectible et n’est pas réductible depuis l’extérieur
  • b) Le genre et le comportement sont des indices de l’identité de la personne
  • c) De par la nature circulaire de l’expérience de l’identité (ce qui sort de moi est immédiatement soumis à ma propre observation autant qu’à celle des autres), l’individu-e est autant que collectivement la source de sa propre convention quant au sens à donner à ces indices, leur permission ou leur inhibition ;
  • Or, l’argument transphobe admet lui que d) L’attribution génitale détermine le genre, l’identité et donc, dans une certaine mesure, le comportement ; ce qui voudrait dire que le comportement de la personne serait un indice, non de la perfectibilité du jugement de la personne sur elle-même mais de son attribution génitale, secondée d’une capacité de jugement à visée seulement prescriptive, c’est-à-dire de contrôle (le champ moral agirait ici au détriment du champ de l’éthique, lequel agirait de façon proscriptive, c’est-à-dire en interdisant les actions proscrites, identifiées de façon pleinement collective, mais n’induisant pas la prescription d’un comportement obligatoire au-delà de ce seuil et laissant l’opportunité à toute personne de s’auto-détérminer).

Donc, puisque cet argument-là suppose que l’attribution génitale déterminerait le genre, qui lui-même déterminerait l’identité de la personne en déterminant (au moins partiellement) son comportement, le fait de posséder, par exemple, un pénis serait incompatible avec le fait d’être une femme. En effet, la possession d’un tel indice entrerait dans la détermination d’un type, d’une division claire et nette de l’espèce selon des critères morphologiques linéaires, et ce de façon prescriptive. Or, le cas emblématique des personnes intersexes prouve bien l’inefficacité des mécanismes de déduction exogène à visée de contrôle, puisque ceux-ci ne visent qu’à justifier a posteriori la validité de ces conventions à valeur prescriptives, interdisant toute possibilité de transformation des individu-e-s par eux- ou elles-mêmes, et ainsi tout caractère progressif et perfectible de l’identité.

P.S. : la photo de Jodie Whittaker en Doctor Who imitant un mimic de David Tennant, parce que les régénération du/de la Docteur-e sont un des merveilleux exemples de l’équilibre entre continuité et discontinuités de l’identité (notez l’effort d’adaptation exigée des spectateurs-rices pour identifier et reconnaître chaque nouvelle transformation comme étant bien la même personne).

1In D. Guinin, E. Ladame et H. Vandeven, Tout-en-un : Mathématiques MPSI, Ed. Bréal, 2013, p. 12.

Pourquoi un changement de modèle relatif au genre est politique

Le système de division des genres se présente régulièrement sous la forme d’une opposition entre raison et émotion. Le domaine de la raison serait supposé caractériser le genre masculin quand le registre des émotions serait celui dans lequel se complairait la féminité. Cette division est, bien entendu, essentiellement idéologique. Elle permet tout simplement aux individus identifiés comme appartenant au genre masculin d’agir dans l’espace public en servant d’abord leur intérêt, tout en justifiant ce dernier par l’argument de la raison.

Il ne faut pas oublier qu’un des premiers moteurs de toute action humaine est l’élan affectif. Le psychologue John Bowlby avait lui-même élaboré sa théorie de l’attachement comme motion primordiale, notamment en observant les réflexes d’agrippement chez les tout-petits, qui servit de base aux observations des éthologues. Les élans d’attachement des nouveaux-nés aux autres membres du groupe, par exemple chez les primates, avaient toutes les chance de favoriser les liens entre les individu-es et ainsi, leur survie.

La psychanalyste suisse Alice Miller disait aussi que « notre corps ne ment jamais » et il y a une leçon à tirer de cela : si bien des comportements spontanés peuvent être observés chez la plupart des espèces animales, chez les enfants humains, l’apprentissage progressif des conduites sociales et des lois morales s’inscrit comme un inhibiteur. Ce rôle d’inhibition et de régulateur dévoué aux lois morales, en l’occurrence vis-à-vis de l’expression spontanée des modes de réponse propres aux individu-es face aux environnements avec lesquels ils et elles interagissent, peut s’établir de manière équilibrée. Néanmoins son application sert souvent au maintien de structures hiérarchiques représentatives d’une organisation inégale de nos sociétés.

L’apprentissage du fait qu’on soit perçu-e comme appartenant à un genre et non pas un autre vise ainsi à acquitter le corps familial d’une dette vis-à-vis de l’ordre social. Le but est que cet ordre ne soit pas remis en question et que la société des autres continue de se porter garante de notre légitime appartenance. Il s’agit de reproduire les conduites, et à travers elles les lois qui manifestent notre appartenance à un groupe, duquel nous devons attendre l’assentiment et la protection.

Or selon Alice Miller, cet effort de gratitude vis-à-vis de la protection du groupe, surtout lorsque le conformisme qu’il impose ignore voire nie sciemment l’identité fondamentale de la personne, ne peut mener qu’à de la souffrance, laquelle restera à la charge de l’enfant et de l’adulte en devenir. Ce-tte dernier-ère peut soit s’aliéner la part de lui ou d’elle-même qui réclame l’expression spontanée de ce qu’il ou elle est, pour se conformer aux conduites normées, soit rompre avec le groupe, fonder une autre forme de société et/ou évoluer dans la marge.

Il est ainsi faux de dire qu’il y aurait des comportements typiquement « masculins » ou « féminins » qui seraient pour ainsi dire innés et « naturels », à partir du moment où chaque geste socialement perçu de l’individu-e doit se plier à la confirmation et à l’approbation ou non du groupe. (On peut arguer que les comportements dits « innés » qu’on observe chez bien des espèces animales sont tout autant soumis à l’influence transformatrice de leurs environnements de perception, idée qu’on retrouve dans les travaux du neurobiologiste Francisco Varela.) Il n’y a aucun moyen de dire que nécessairement, un individu identifié comme « mâle » et une autre identifiée comme « femelle » dans les groupes humains suivront nécessairement une trajectoire donnée considérée comme « normale » ou seront déviant-es. L’argument pseudo-biologique ne tient pas et les espaces naturels montrent eux-mêmes plus de nuances, de diversité et de complexité que sa réduction idéologique. En effet, depuis des travaux tels que ceux du psychologue Daniel Stern ou encore de la chercheuse en neuroesthétique Ellen Dissanayake, les observations prouvent l’influence des interactions infantiles sur le développement des personnalités, de notre sens du monde et même de notre évolution en tant qu’espèce.

Avec toute la finesse d’adaptation que l’on sait du vivant, il n’est pas difficile de constater que les attentes des parents ou tuteurs-trices vis-à-vis d’un-e enfant qui serait identifié-e de sexe masculin ou féminin seront différentes. Les perspectives envisagées seront différentes, ainsi que les sentiments, le ressenti émotionel et avec eux, les comportements, les intonations, les inflexions, les gestes et leur tonicité.

Dépendance affective et filtre social

Dès le premier âge, l’environnement comportemental dans lequel évolue l’enfant est différent selon que celui ou celle-ci est identifié-e de sexe masculin ou féminin, et cela seulement du fait de la perception que le ou les parent-es ont de la fonction qu’occupe l’enfant dans leur lien avec l’espace social. L’enfant va vouloir dire quelque chose par rapport aux autres, parce qu’il ou elle dit quelque chose de son ou de ses parent-es, de la place qu’ils ou elles occupent dans les écosystèmes socio-symboliques et de ce qui transparaît dans leur manière d’accueillir et de présenter l’enfant aux autres. Les contraintes de représentation du ou des parent-es vis-à-vis du monde social vont ainsi infléchir les modalités selon lesquelles ceux ou celles-ci perçoivent l’enfant et interagissent avec elle ou lui.

L’enfant va à son tour apprendre à évoluer dans un environnement qui sera marqué, qui sera coloré de cette perception. Aussi, l’enfant, dès sa naissance, est plongé-e dans le monde social à travers la médiation de son ou ses parents. Ceux ou celles-ci peuvent très bien de ce fait ne pas imposer une éducation discriminante et ce de façon dogmatique selon le genre de l’enfant, et pourtant véhiculer des comportements qui seront signifiants pour ce-tte dernier-ère quant à ce qui fait plaisir ou non à son ou à ses parents.

La dépendance affective et la perception fine que l’enfant a de celles et ceux qui l’entourent est en effet telle qu’il ou elle aura très fortement tendance à moduler son comportement et ses conduites en fonction de ceux et de celles-ci. D’une certaine manière, l’enfant demande à ce qu’on l’ « informe » de ce que le monde autour veut dire à travers les réponses qu’on donne à ses appels. L’expression spontanée de l’enfant se trouve progressivement inhibée par l’apprentissage des règles de conduite en société. Mais pour chacune de ces règles apprises, il faut la confrontation aux personnes garantes de ces règles, lesquelles les appliquent en fonction de leur jugement et de leur ressenti.

C’est pourquoi les critiques adressées lors d’une confrontation par les personnes minorisées, femmes, personnes trans*, non-binaires et intersexes ne visent pas tant le ou les parents dans ce qu’ils ou elles auraient été ou non « suffisamment bon-nes » (pour reprendre l’expression du psychanalyste Donald Winnicott), mais bien les préconceptions idéologiques et sociales véhiculées par ceux ou celles-ci. Si le ou les parent-es échouent à dépasser ces conceptions lorsqu’elles excluent des modalités d’expression de soi différentes de la norme valorisée, c’est avant tout parce que la société qui produit cette dernière échoue à faire d’elles ou eux des personnes se sentant suffisamment aimées pour être confiantes dans l’avenir.

Idéologies et incompréhensions

Ces derniers temps, de douloureux conflits animent les luttes féministes, lorsque certaines femmes militantes cisgenres décrètent notamment que le genre, qu’il soit masculin ou féminin, est toujours relatif aux organes génitaux de la personne. Ces arguments s’appuient sur une logique que ces personnes identifient comme constituant l’essence de la division sociale du genre. Dans son recueil d’essais Manifeste d’une femme trans, la biologiste Julia Serano combattait déjà de telles affirmations. Son idée d’un « sexe subconscient », bien qu’imparfaite, tente bien de décrire ce sens de soi qui serait plus profond qu’une construction sociale consciente du genre.

Le reproche de l’aile militante « trans exclusive » tient à l’idée que les personnes trans* investiraient un genre opposé au leur et que celui-ci leur serait illégitime, comme on revêtirait un costume par ailleurs grossier. Dans cette vision et méconnaissance des transidentités, tout ne dépendrait que du sentiment, du fantasme ou de la fantaisie d’hommes ou de femmes désirant vivre dans un genre autre que le leur ou l’emprunter comme on se forgerait un échappatoire.

La tentative théorique de Julia Serano est intéressante dans ce qu’elle tente de cibler cette frange ténue entre l’éducation dogmatique du genre, celle qui peut être formulée et imposée de manière littérale, notamment par le corps familial, et le filtre de lecture inconscient qui conditionne les relations sociales et l’interprétation qu’on donne des conduites spontanées. Le jugement de soi n’est en réalité pas porté sur le désir de la personne de reproduire les comportements associés à un autre genre, mais sur tout le registre d’expression spontanée de l’individu-e qui, très certainement, fut inhibé, souvent de manière subtile et intuitive, par les règles tacites régissant les interactions sociales dans le monde adulte.

Plus loin, la perception que les autres ont de soi dès notre naissance se cristallise dans l’identification du genre de la personne. Celle-ci se trouve liée aux dispositions biologiques de naissance depuis l’extérieur pour leur donner un sens qui remplisse avant tout les attentes et pressions normatives du ou des groupes sociaux auquels appartiennent le ou les parent-es. Il faut répondre de l’inscription symbolique de l’enfant dans la société, car il est urgent de reconnaître l’enfant comme un-e membre actif-ve et légitime de celle-ci, reconnaissance qui puisse garantir sa protection et celle du ou des parents.

L’idée du « sexe subconscient » est intéressante, parce que même si Julia Serano concède que dans une société moins normative, la dénomination de genre serait sans doute moins pressante, cet argument ne peut néanmoins servir à défier la légitimité du sens de soi. On peut être un homme, une femme ou une personne non-binaire dans une société donnée, quelle que soit son attribution génitale.

La peur de personnes refusant la réalité de la transidentité, qu’elle vienne d’hommes ou de femmes cisgenres, tient à ce que les modalités de reconnaissance du genre entrent dans un champ politique. Remettre en question l’inscription automatique du genre et de ses normes en fonction de l’attribution génitale apparaît comme une remise en question de la protection légitime des personnes cisnormées. Elle provient de l’idée que le droit n’est pas partageable et elle provient d’une première privation de droit. Puisque un nombre incalculable de personnes ont été privées du droit d’exprimer de manière spontanée leur sens profond des choses, par le biais d’un apprentissage biaisé par des filtres sociaux discriminant, pourquoi certain-es auraient le droit d’affirmer et de revendiquer politiquement leurs propres transgressions de ces mêmes filtres ? La haine des autres confine toujours à la haine de soi inculquée par la douleur.

Un changement de nos modèles relatifs au genre est ainsi intrinsèquement politique parce que relatif au droit, qui lui-même l’est au type de société que nous voulons former en tant que collectivité humaine et êtres vivants sur cette planète. Le droit, encore une fois, signifie les modalités selon lesquelles nous contractons des engagements les un-es vis-à-vis des autres. Le droit ne peut se faire sans la participation de toutes les parts engagées dans la collectivité.

Nous avons suggéré avec The Vulvic Network qu’il était nécessaire de fonder des régimes de singularité, en commençant par la reconnaissance du matrimoine symbolique de la vulve, duquel nous avons tou-tes à participer. Il revient à nous tou-tes de poser les termes de la société dans laquelle nous voulons vivre. Ne manquons pas cela. Ce rendez-vous est le nôtre, et nous ne le ferons ni sans les femmes cis, ni sans les femmes et hommes trans*, personnes non-binaires et intersexes, ni sans les personnes discriminées en raison de la race, de la classe sociale, de la validité motrice et/ou psychique, des proportions de son corps ni d’aucune autre forme de discrimination. Aucune de ces personnes n’a et ne devrait avoir à demander l’avis ni l’autorisation à qui que ce soit pour exister.

Les perceptions trans*, leurs perspectives singulières sont une chance, car elles permettent de poser la question du choix. Qu’est-ce qu’on ne choisit pas, qui n’est pas communicable par le langage et appartient aux sensations propres de chaque personne ? Et qu’est-ce qui se choisit, s’inscrit dans les modalités de représentation sociales et symboliques, et en définitive ne relève que du choix éthique d’affirmer ou pas son identité dans l’espace collectif puis trouver les relais pour en sanctuariser l’accord ?

Dès lors, il faut poser des bornes, car les bornes servent aussi à s’appuyer et à s’avancer. Commençons donc par prendre les gens comme ils ou elles se voient et se perçoivent intuitivement, profondément. Soignons cela et le reste viendra.