XIII – Pourquoi la notion du droit est-elle importante ?

Nous employons régulièrement la notion du droit pour étayer notre propos sur les espaces symboliques et réels dans lesquelles les imaginaires du corps se déploient. Nous avons déjà précisé que le droit n’était pas ici pris l’acception commune du « droit de faire quelque chose », comme on dirait que « j’ai le droit de faire cela donc je le fais », mais bien plutôt comme l’évaluation et la mesure commune des espaces où « je peux faire ceci dans la limite où toi aussi, tu peux faire cela ».

Nous partons d’une vision proscriptive du droit empruntée au neurobiologiste Francisco Varela, qui stipule que tout ce qui n’est pas interdit parce que mettant en danger la survie et la reproduction des individu-e-s de l’espèce, est permis. C’est-à-dire qu’il nous faut nous-mêmes constituer nos propres environnements, de façon à ce que chaque individu-e puisse se prémunir du droit d’établir ses propres modalités d’interaction avec ses milieux de vie, sans que cela ne porte atteinte et n’entrave ce même droit chez les autres.

Le droit implique une conduite sociale. Cela dit, au lieu de percevoir cette inflexion de la conduite individuelle et collective sous l’angle prescriptif de la morale (« tu dois te soumettre à la conduite par laquelle on t’identifie comme convenant, et docile à l’injonction à être identique au modèle prescrit de l’extérieur »), il s’agit de l’appréhender sous l’angle de l’éthique. Or l’éthique est justement le champ des règles de conduite que l’individu-e est pleinement consentent-e à choisir, à élire parmi toutes les conduites possibles.

On voit bien dès lors que cette éthique ne peut que s’inscrire dans une haute concordance avec les milieux à la fois locaux, familiaux, sociaux et politiques des individu-e-s, qui garantissent à eux-mêmes leur propre régulation. Si des gardes-fou doivent exister pour garantir la préservation des conditions liminaires de vie et de reproduction des individu-e-s selon leur choix, le respect de toutes les échelles d’interaction et de tous les espaces intermédiaires correspondant doit primer sur le projet d’établir un ordre hégémonique censé aliéner les individu-e-s à la cause de quelques un-e-s.

Le droit ne peut ainsi s’établir que collectivement, ce en quoi il a beaucoup à s’inspirer des perspectives éco-féministes, intersectionnelles et queer lorsqu’il s’agit d’admettre une pluralité de points de vue possibles, de même que l’admission de l’intime comme une dimension politique. Car ce sont les espaces qui doivent s’adapter aux individu-e-s, sans distinction de genre, de race, de classe, de validité motrice, psychique ou sociale, ou même d’espèce.

Le respect des écosystèmes sociaux et naturels devrait donc être une condition nécessaire à la perception des individu-e-s comme portant une responsabilité incarnée (pour reprendre le terme de Francisco Varela), c’est-à-dire que la pensée et la raison elles-mêmes doivent être déclarées, au même titre que le registre émotionnel et affectif, comme des symptômes du corps. (On peut à partir de là s’en référer à la théorie des trois paradoxes pour lier la genèse des structures cognitives de l’esprit humain à des propriétés sensorimotrices.)

III – Langage, paradoxe et micro-structure

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A quoi tout cela est-il utile ? D’une certaine manière, à quoi sert-il d’élaborer toute une théorie de l’esprit humain si cela n’impacte pas concrètement nos vies ; ou encore comme se le demande l’astrologue Ornella Petit, « quand tous les animaux meurent et les forêts brûlent, peut-on encore s’émerveiller de ce monde ? »1 La question n’est pas anodine parce qu’elle doit dicter aussi une éthique de notre action dans nos écosystèmes sociaux, politiques, affectifs et naturels.

Le langage est un catalyseur de décision. Avec un mot émerge un contrat avec la réalité. Dire ce mot, c’est prendre position, quelle qu’elle soit. Ces positions sont souvent formalisées dans un rapport au social. On prend position face à un auditoire imaginaire, symbolique, qui nous intimerait de nous décider sur le sens à donner à telle occurrence du réel. Comme cette audience est souvent imaginaire et absente du réel au moment où la personne se la présente, la situation du sujet qui prend position est mise en attente. Elle vient comme une vague se résoudre sur la figuration d’une autre audience, d’une autre situation, d’un autre répertoire signifiant.

Le signifiant marche en chaîne précisément parce qu’il figure une audience qui n’a pas lieu, qui ne peut se conclure dans le réel et donc, qui se trouve condamnée à se suspendre. La suspension est la première propriété du paradoxe sensorimoteur, celle-là même qui permet le jaillissement de la conscience de soi, d’un rapport bilatéral et radical au monde, précipité dans le plan imaginaire car coordonné avec aucune action sinon son existence de pur possible.

C’est justement parce que cette suspension est nécessaire pour se retirer du monde de l’action, pour se « désaccaparer » (pour reprendre le terme du philosophe Etienne Bimbenet, dans L’animal que je ne suis plus2), que le flux de pensée se balance de mot en séquence de mots, de signifiant à réseau de signifiants, de prise de position imaginaire à sa résolution sur une autre audience laissée en suspens.

Mais le cœur du signifiant, c’est la tentative de situation du sujet dans un monde imaginaire en perpétuelle suspension, d’où son instabilité. Pour maintenir cette suspension, ce retard du sensorimoteur, c’est l’artificialisation du paradoxe sensorimoteur primaire qui se trouve maintenue par le maintien de l’objet de fascination imaginaire du soi comme autre, fixée dans l’empreinte du langage. Le langage lui-même artifie et formalise, ritualise3 des prises de position de l’individu-e dans le réel et dans le social – de fait, dans le symbolique.

Le blocage du sensorimoteur par sa mise en situation de paradoxe vient réduire la structure d’interaction du sujet avec ses environnements à une micro-structure, une structure écrasée par sa mise à néant fonctionnel. Le rapport radical au monde introduit est un monde sans espaces intermédiaires où tout le tissu sensitif et sensoriel entre les environnements et l’individu-e est hypertrophié. C’est en tant qu’il est hypertrophié qu’il est à la limite entre le réel et l’imaginaire, et qu’il ne peut se résoudre qu’en changeant de mise en situation, qu’en changeant le sens pris par le sujet dans cet effondrement du monde de l’action à la faveur d’un monde du pur possible et du pur sensible.

Cette idée met en lumière l’émergence, dans la structuration de l’appareil cognitif de l’espèce humaine, d’un axe réflexif qui serait l’équilibre, le couple entre cette mise en situation radicale et paradoxale du sujet en tant que vecteur d’investissement sensorimoteur, et le dégagement de l’appareil imaginaire marchant par emprunts de modalités d’action dans le réel (comme la vocalisation et les interactions sociales) et leur autonomisation dans le champ symbolique, destiné à donner le sens que le sujet a dans ces diverses situations.

Un analyse pertinente de ce que c’est que de penser devrait mettre au jour sa grande liberté de définition, aussi de ce qui est des identités individuelles et collectives, du sens, de l’éthique, de l’organisation des sociétés au sein des écosystèmes, et bien sûr du genre, des relations affectives et sexuelles, de l’articulation du plaisir au sein de la matrice symbolique du désir.

Rien de tout cela n’a à être dicté par des modèles traditionalistes sans leur remise en contexte, dans leur histoire et leur genèse, dans leur pertinence aujourd’hui, et dans la réinvention de leur meilleure part.

1Article sur son blog Dans les hautes herbes, https://www.dansleshautesherbes.com/index.php/2019/11/19/quand-tous-les-animaux-meurent-et-que-les-foret-brulent-peut-on-encore-semerveiller-de-ce-monde/

2Ed. Folio essais, 2011.

3Voir le travail en neuroesthétique d’Ellen Dissanayake.

V. Refonder une psychanalyse : éthique et structures intermédiaires

Le but de la psychanalyse, selon tout bon sens, est tout de même d’aider des personnes à aller mieux. Pour cela, il faudrait pouvoir aider chaque personne à comprendre certaines structures agissantes en elle-même, dans toute leur richesse et leurs degrés intermédiaires, et à les réharmoniser.

Cet objectif est relativement simple, dans un contexte complexe. Les modèles de compréhension de ces structures ne peuvent être qu’approximatifs. Toutefois avec une variété suffisante de modèles, on peut espérer naviguer, aider et accompagner les personnes dans un travail de déconstruction certes, mais aussi de réorganisation propre et d’apaisement.

A un moment donné, dans l’éthique de la psychanalyse, il faut choisir entre la compréhension et le culte du mystère, entre la réinvention poétique et métaphorique du sujet et la fascination pour le langage.

Que cette fascination ait cours dans des milieux psychanalytiques influents, comme le démontre le film à charge de Sophie Robert Le Phallus et le Néant (2019), cela est indéniable et profondément consternant. [Attention : Sophie Robert ayant récemment déclaré publiquement des propos transphobes, nous ne ferons plus ultérieurement référence à son travail / note du 16/10/2020] Car si certes, le but de la cure est d’aider le sujet à trouver sa vérité, son moteur, son désir, cela ne saurait en aucun cas trouver une issue heureuse dans la négation de tout autre.

Or, la fascination nihiliste, comme force de déconstruction, a ses limites lorsque déconstruire le sujet signifie lui ôter les moyens de trouver des espaces communs, des relais, des champs intermédiaires avec les autres. Le « tout ou rien » de la puissance a, lui aussi, ses limites. La fascination destructrice et écrasante pour la grandeur, son coût exorbitant.

Ce film m’a, à titre personnel et parce que le monde dans lequel nous vivons nous pousse à cette urgence, mise profondément en colère, parce qu’il m’a montré des choses que je savais mais que je ne pensais pas avoir à voir pour élaborer ma remise en question théorique. Je connaissais certains des propos et des penchants de pensée, mais avant toute chose, il m’a donné la mesure des actes – et dans le cabinet d’un-e psychanalyste, les mots sont des actes, qui peuvent être très violents.

Je ne pense pas qu’il faille jeter tout Freud et tout Lacan aux orties, loin de là, mais il faut impérativement les remettre en contexte. C’est de leur historicité que vient la possibilité d’en tirer les fruits, y compris dans leur critique. Je pense que le travail fondateur de Sigmund Freud a sa raison d’être, mais il faut se garder de considérer l’inconscient comme une masse inerte, mais bien comme une qualité ; et je pense que le travail théorique sur les catégories de réel, de symbolique et d’imaginaire de Jacques Lacan constitue des outils pertinents d’étude et d’analyse. Toutefois à partir de là, rien ne peut être réifié. Encore une fois, un imaginaire est inconscient, parce qu’il est réprimé par des structures de langage qui closent une loi. Nous n’avons pas de contrôle sur la génération des images, et les signifiants en eux-mêmes qui les décrivent ne sauraient se charger de mystère sans en rappeler constamment leur valeur métaphorique. Ce sont les gens qui sont importants, pas les symboles.

Enfin je pense que quant aux théories de la sexualité et du genre, tout est à refaire, parce qu’ici, l’autre n’existe pas. Comme l’autre, c’est-à-dire l’autre que masculin, n’existe pas, qu’il s’agisse d’une femme, ou d’un autre homme, ou de toute autre être ou fonction symbolique, évidemment, la sexualité ne peut être que destructrice, sans rapport, parce qu’elle n’a personne à qui s’adresser.

C’est scandaleux d’en arriver là. Je le dis avec colère, en ayant une indigestion et une intolérance de cette pensée-là. Pour une certaine psychanalyse, l’autre n’existe pas, parce qu’il n’a pas de fonction symbolique autre qu’être l’objet d’un sujet masculin.

Dès lors, il y a, en effet, tout à refaire, et il y a une nouvelle éthique à fonder pour une psychanalyse de l’urgence, une urgence sociale, une urgence politique et humaine qui nous demande maintenant, sans attendre, de nous montrer digne d’une humanité certes malade, mais jamais soumise à toute forme de domination, ni à toute privation d’un consentement légitime pour toutes et tous.