Transphobies : jouissance contre l’identité

Cet article sera prochainement disponible dans le volume 5 du magazine Polysème.

Celleux qui ont approché un peu la psychanalyse ont sans doute déjà vu passer le terme de jouissance. Très lié à la théorie dite lacanienne, elle ne sert pas seulement à désigner la jouissance sexuelle mais dans un sens plus large, celle qui peut être attribuée à d’autres situations où les éléments pulsionnels sont déplacés. Dans son livre La jouissance, vraiment ?, le psychanalyste Darian Leader questionne l’emploi quasi généralisé de ce terme, dont il dénonce l’usage purement descriptif qui n’apporte aucun indice sur les manières dont cette jouissance se forme dans un symptôme ou ensemble de symptômes.

Cet usage figé a pourtant atteint le statut de totem parmi de nombreux cercles de psychanalyse se réclamant des travaux de Jacques Lacan, notamment ceux des années 50 à 70. Son séminaire sur L’Éthique de la psychanalyse, donné entre 1959 et 1960, est par ailleurs l’un de ceux qui traitent le plus de la question de la jouissance, examinant la figure emblématique du marquis de Sade. Les lectures qui en sont faites en extraient ainsi souvent les questions de l’objet dit a du désir, comme point fixe dans la chaîne du signifiant (soit la relative autonomie du symbole dans le champ inconscient), le « plus-de-jouir » comme une évacuation du trop-plein face à l’absence de l’objet, la quête sans fin d’une unité dans l’Un, …

Ces termes sont alors chargés d’une puissance d’évocation, vantant une proximité avec le « réel du corps » dont on se demande si elle tient d’une prise en compte réelle de la douleur des patient-e-s ou déjà, d’une forme de jouissance du discours et de présomption d’intelligence. Quoi qu’il en soit, nombreuses sont les prises de position problématiques qu’on retrouve chez des praticien-ne-s peu scrupuleux-ses et complaisant-e-s lorsqu’il est question de valoriser ou pas le « désir » du ou de la patient-e, parfois au mépris des questions de consentement.

Pour Darian Leader, toute une partie du discours sur la jouissance fonctionne comme s’il s’agissait d’un phénomène autonome et élevé au rang d’un objet de langage prêt à répondre à toutes les interrogations de manière indifférenciée. Or selon lui, on évacue par là des questions aussi essentielles que celle de la douleur, de sa proximité avec celle du plaisir, et la somme de travaux qui depuis plus de cent ans tentent d’approcher leurs liens avec l’apprentissage et la perception de son propre corps dès la naissance. Le foisonnement d’études des premières interactions entre le nourrisson et ses parent-e-s nous invite au contraire à dépasser certaines théories globalisantes et à autoriser la pluralité des chemins empruntés au cours du développement des individu-e-s – du moins maintenir la question ouverte. De même, une lecture approfondie et critique des textes de Sigmund Freud et Jacques Lacan, malgré toutes leurs lacunes et leurs présupposés culturels, offrent des pistes de réflexion plus nuancées que certaines de leurs exploitations actuelles.

Darian Leader, s’appuyant sur ces études et ses propres observations, suggère alors que pour ce qui est de notre expérience du plaisir comme de la douleur, « les réseaux, rythmes et processus qui créent certaines formes d’innervation et d’activation sont affectés par le langage et les structures relationnelles : la « jouissance » est donc moins une chose cachée à l’intérieur de nous – fantasme qui a des versions névrotiques et psychotiques – qu’un produit. »1 La formation des modes de jouissance aurait donc un fondement relationnel et dépendrait d’un apprentissage à la fois sensoriel, affectif et traumatique, notamment vis-à-vis des expériences de punition ou d’un surinvestissement du désir de l’autre, absorbant l’identité du sujet.

Sans rentrer dans toute la richesse des investigations déployée par cet essai courageux, compte tenu de sa prise de position contre une certaine pratique de la psychanalyse, et sans rentrer dans toute l’élaboration théorique qui nous amène ici, proposons une définition de la jouissance. La jouissance serait liée à un objet (symbolique) vis-à-vis duquel on se projette (de façon imaginaire) tout en sachant pertinemment que cette adresse porte déjà avec elle la mémoire d’une sanction. La demande d’authentification de la représentation à laquelle on adhère est avortée au moment même où elle surgit, et la conscience qu’elle soit vaine est liée à la mémoire traumatique. Comme le souligne Darian Leader, bien des éléments de pulsion embarquent avec eux autant de perspectives de plaisir que de douleur, souvent même d’auto-destruction et de sabotage – il est parfois plus facile de détruire soi-même l’objet supposé du désir de l’autre, comme l’exprime Roxane Gay dans son mémoire Hunger (2017), dans lequel elle explique avoir poussé son corps à grossir pour repousser la possible réitération du viol particulièrement violent qu’elle avait subi. Quoi qu’il en soit, ces éléments pulsionnels s’inscrivent toujours en relation avec une expérience de l’Autre, en sachant que l’apprentissage de son propre corps et de ses limites passe aussi par l’expérience de la douleur, quel que soit son degré (ce que nous avons exprimé par l’idée de slight trauma, « trauma léger », pour inclure toute expérience sensorielle comme contact poussant l’individu-e à une reconfiguration de ses perspectives d’interaction avec ses environnements matériels comme sociaux).2

Mais quittons un instant la question de la jouissance maintenant et intéressons-nous à celle de l’identité. Ce qui nous informe de notre identité, c’est la constance dans la manière dont les autres nous répondent, nous perçoivent, interprètent nos gestes et interagissent avec nous. Cette constance permet l’établissement de correspondances symboliques qui déterminent nos perspectives d’action et d’interaction à plus ou moins long-terme, en fonction des différents espaces sociaux dans lesquels nous évoluons. Nous apprenons donc à ajuster notre conduite pour maintenir ou au contraire rentrer en conflit avec la stabilité supposée de cet échange (comme le rappelle Darian Leader, la capacité de dire « non » fait aussi partie du processus d’établissement des limites de son propre corps).

L’idée de jouissance décrirait de son côté plutôt la promotion par le sujet d’une représentation qu’iel sait séparée d’iel-même, autre qu’iel-même et surtout, dont iel sait qu’elle n’aboutira probablement pas à une réponse positive, venant authentifier cet investissement. Le contexte supportant les conditions de l’échange, dont la personne fait l’expérience quotidiennement, viendra s’opposer à cette projection. Cette dernière ne pourra plus se relier qu’à elle-même, tendue au-dessus du vide, acquérant cette sorte de valeur d’absolu souvent mise en avant par la théorie lacanienne. La personne peut alors soit revenir en arrière pour retrouver un terrain d’entente, soit persister dans son mode imaginaire de représentation et de projection de soi vis-à-vis des autres. C’est de la friction entre l’adhésion, la tension vers la représentation et son absence de correspondance dans le champ symbolique et social partagé qui créerait, en soi, l’inconfort émotionnel de la jouissance et sa quête de résolution. Il devient impossible de dissocier l’image de la sensation qu’elle provoque. Du point de vue sexuel, la jouissance peut désigner la difficulté à introduire une distance entre la manière dont on se projette dans notre imaginaire relationnel et le caractère univoque, par exemple, de l’orgasme.

Si cet article est néanmoins intitulé « Transphobies : jouissance contre l’identité » alors, c’est que précisément, les dynamiques transphobes procèdent en niant le fait que les personnes trans et non-binaires valorisent un terrain d’entente à partir duquel remettre en adéquation les signifiants par lesquels iels se font connaître avec leur expérience émotionnelle, psychique et affective. Elles nient de fait le droit à la reconnaissance et à l’authentification de l’identité à ces personnes, en leur soupçonnant la jouissance d’un objet, d’une représentation qui ne leur appartiendrait pas, qui serait séparée d’elleux. En séparant la représentation du genre qu’elle revendique de la personne elle-même, interdisant l’établissement de correspondances qui justifieraient un droit de réponse et une demande légitime d’authentification, la logique transphobe fait du genre des personnes trans et non-binaires un objet dont il ne s’agirait que de jouir. Cet objet et la personne seraient imperméables l’un à l’autre et il ne pourrait s’opérer entre eux qu’un contact conflictuel.

Ce refus d’établissement des correspondances discrètes et essentielles entre les éléments signifiant le genre et la relation à la personne font du genre lui-même un objet qu’on pourrait s’approprier de façon interchangeable, voire qu’il s’agirait de reprendre à celleux qui l’auraient volé aux personnes de plein droit. L’inspection des abus dans l’emploi du concept de jouissance dans la psychanalyse lacanienne ouvre une porte essentielle à une remise en cause profonde de nos outils de pensée concernant les questions liées au corps, au plaisir et à la douleur, au désir, au genre et à la sexualité, par-delà les verrouillages théoriques qui existent dans des domaines-clé de la domination et du contrôle des corps subalternes – s’appliquant tout aussi bien aux représentations et à l’évaluation des personnes selon les critères de genre, de race, de classe, de validité, … (Kimberlé Crenshaw, 1989 ; Angela Davis, 1981). Elle ouvre enfin peut-être à un début de remise en cause interne et structurelle des pratiques de pouvoir au sein de certaines institutions psychanalytiques et ailleurs.

1In Darian Leader, La jouissance, vraiment ?, éditions Stilus, Paris, 2020, p. 106.

2In https://threeparadoxes.com/the-book/ , 2019.

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