Autour de l’idée de méta-herméneutique

Nous avions évoqué dans de précédents articles la possibilité d’élaborer notre approche des structures cognitives de l’esprit humain qui forme une analyse du type méta-herméneutique. Pourquoi ? D’une part, parce que nous avons été poussé-e-s, du fait des conséquences de la théorie du paradoxe sensorimoteur, à considérer le langage comme structure d’interprétation absorbant et conditionnant notre expérience sensorielle dans son entier. Nous pouvons déterminer les deux qualités principales du langage comme étant la capacité à opérer des analogies et à les combiner entre elles. Les dimensions non-verbales du langage (gestuelle et graphique notamment) sont ainsi essentielles dans la façon dont nous interprétons notre rapport au réel, dans ce que nos expériences intime et sociale entrent constamment en dialogue pour le déterminer.

D’autre part, parce que toute interprétation est co-dépendante d’un ensemble de référence, qu’il s’agisse de référer ses expériences à un ensemble de codes sociaux et/ou à une mémoire personnelle (souvent traumatique à quelque degré que ce soit). En fait, la situation du paradoxe sensorimoteur en lui-même opère initialement les conditions du langage 1) en isolant une mémoire sensorielle de ses implications motrices (l’image de ma main abstraite, retenue par suspension de son engagement sensorimoteur) et 2) en poussant le sujet à opérer des analogies entre cette mémoire et la réalité de son expérience sensorielle et émotionnelle. Cette séparation, ce temps duel dans notre rapport à nos environnements fondent en soi les structures du langage de façon méta-sémantique et hautement sensorielle – la « marque » laissée par l’expérience prévaut sur son organisation verbale, selon la chercheuse en neuroesthétiques Ellen Dissanayake. Le retard entre l’image et sa fonction sensorimotrice implique une dissonance entre les deux plans, exactement comme la mémoire d’une expérience personnelle peut être attribuée à une multiplicité d’autres situation à travers le recours à un signe qui forme une équivalence – en dernier recours, à un mot ou un ensemble de mots faisant office d’intermédiaire.

Au fur et à mesure de la complexification de ce réseau de mémoires nouées ensemble – de façon plus ou moins permanente notamment grâce à la récurrence des règles sociales organisant la vie en communauté – un monde de sens se forme. Cette idée de monde de sens fait partie de l’herméneutique comme on la retrouve chez le philosophe Paul Ricœur. Elle n’est donc pas nouvelle. Déjà, il est question d’interpréter des signes en fonction d’un ensemble sémantique sédimenté et articulé. Les plans local et global sont en constant va-et-vient pour aboutir à une perception globale du monde dans lequel l’on se meut, qu’il soit littéraire ou réel. Les échelles sont progressivement intriquées dans ce que nous apprenons progressivement à rendre analogues des formes narratives de plus en plus complexes.

Toutefois, les indices sociaux que nous renvoyons dans chaque interaction au cours de l’apprentissage et une fois ces formes apprises sont tout autant soumis à l’interprétation, à la projection et au contrôle, que ce soit par d’autres ou par nous-même. Être présent à l’autre, c’est actualiser une convention qui règle les rapports entre les êtres humains, dans la mesure où ils ou elles se reconnaissent les mêmes conceptions implicites. La question posée par la présence de l’autre à laquelle nous sommes sommé-e-s de répondre, c’est « est-ce que je suis en mesure de répondre quoi que ce soit si on me le demande ? ». Nous questionnons ce que l’autre perçoit de nous en permanence, jusqu’à redouter que celui- ou celle-ci n’ait accès à nos pensées les plus secrètes, crainte qui trouve une expression éclatante dans la psychose. Comme nous l’éclairait le psychanalyste Darian Leader dans son travail sur celle-ci (Qu’est-ce que la folie ?, 2011), c’est bien l’acte interprétatif du sujet sur l’effondrement qu’il ou elle vit qui resitue l’individu-e psychotique dans le champ du sens et constitue une tentative de guérison.

Notre perception du monde est donc conditionnée par une méta-herméneutique, dans la mesure où chacun de nos gestes est tout autant que nos paroles soumis à l’interprétation et à la régulation. Que ces indices (notre comportement, notre façon de nous habiller, de parler, …) soient ou non en conformité avec les critères normatifs auxquels les individu-e-s sont censé-e-s se soumettre au sein d’une collectivité ou non, il n’en reste pas moins que leur occurrence est évaluée, mise en rapport à un référent liminaire et combinée à la nécessité éventuelle d’une réponse. Le contrôle sur notre propre corps, déterminé par les lois sociales et morales dictant et prescrivant les conduites favorables à l’inclusion et dans le cas contraire, la peur d’une exclusion, précipite les champ de l’interprétation dans un état de perpétuelle interrogation.

Ce « mécanisme » d’identification et d’évaluation de la conformité est, comme le dirait la biologiste Julia Serano (Manifeste d’une femme trans, 2020), compulsif, a fortiori dans la mesure où la retenue sensorimotrice induite par l’état de paradoxe nous place toujours nous-même en attente de notre propre réponse. Nous nous mettons temporairement dans une situation où nous nous tenons prêt-e-s à répondre du monde de sens que nous portons, volontairement ou non, dont nous sommes responsables. La mise en adéquation des indices que nous émettons avec soit l’ensemble social auquel nous nous conformons, soit avec le référent personnel de notre expérience intime – celle-là qui souvent n’est pas communicable par le langage – nous tient pour responsable de la place que nous occupons dans l’espace partagé ; mais cet état d’aptitude à la réponse nécessite un maintien constant de la tenue sensorimotrice, c’est-à-dire d’une conduite sociale du corps.

La conformité ou non de l’état et de la conduite du corps par rapport à un ensemble de représentations sociales valorisées constitue, via les indices qui la prouvent, un motif de lecture et d’interprétation qui souvent précède toute verbalisation. Puisque l’activité d’interprétation, de lecture et de contrôle de ce qui paraît est compulsif, il produit des dérivés du langage au sein même de nos automatismes sensorimoteurs. Nous en viendrons à identifier un motif de danger possible ou de désir selon des critères sociaux de représentation (l’allure par exemple, ou d’autres signes d’appartenance, volontaires ou non) qui anticiperont toute interaction avec nos semblables. C’est pourquoi la question culturelle des représentations est si importante, notamment dans des contextes sociaux et politiques où les inégalités et les mécanismes d’oppression sont prégnants (dynamiques de genre, race, classe, de validité physique et/ou mentale, …).

Les catégories narratives et interprétatives du langages pénètrent donc le champ des interactions discrètes entre les personnes en émettant du sens sans toujours porter ce sens dans le champ verbal, lequel est toujours possible. Ce sens est intégré dans d’autres fonctions de la mémoire en créant des biais neuronaux et des itérations, des cartographies sensorimotrice du monde possible pour l’action, une agentivité sensoromotrice et sociale, symbolique, qui guide notre évolution au sein d’un monde conditionné par le champ social. Le sens devient direction dans une réalité dédoublée, soumise à la prescription symbolique.

C’est pourquoi le champ d’une méta-herméneutique pourrait bien être une forme d’analyse à même de relier les diverses disciplines et champs d’interrogation qui nourrissent notre étude.

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