XV. Comment notre apparence forme notre identité

Dès la naissance, la moindre interaction avec notre entourage est conditionnée par la manière dont les autres nous perçoivent et leurs projections imaginaires. Le moindre geste vers nous subit un contrôle constant, consistant à se demander comment celui-ci serait interprété par un environnement social normatif. Il n’est pas attendu que nous réagissions de la même manière vis-à-vis de tout le monde. La manière dont on se comporte en rapport à la norme et vis-à-vis de personnes qui n’y répondent pas va constituer un premier apprentissage, pour toutes ces personnes, de qui elles sont au sein de cet univers social.

De fait, dès la prime enfance, notre apparence physique va affecter la manière dont notre environnement se présente à nous. Aucun environnement n’est neutre. C’est pourquoi le neurobiologiste Francisco Varela parlait d’énaction des systèmes cognitifs sur le plan des interactions sensorimotrices, et ce de façon circulaire (le feedback). Les environnements auxquels nous allons réagir réagissent eux-mêmes déjà à nous. Ils ne se présentent pas comme un absolu mais sont déjà conditionnés eux-mêmes par ce qu’il leur est donné d’être dans les conditions présentes de la rencontre avec nous. Aussi il n’y a pas d’environnement en soi, mais toujours un environnement pour nous, dont nous faisons individuellement l’expérience et qui se formule dans une relation unique avec des identités uniques. Nous sommes différents dans chaque relation où nous apparaissons pour un-e autre.

Facteurs conditionnant

Cet aspect dynamique des environnements vivants est crucial pour comprendre comment se forme l’identité. Selon que vous êtes identifié-e comme fille ou garçon, les personnes autour de vous vont adapter leur comportement en fonction de ce qu’elles se représentent être, dans l’imaginaire collectif et singulier, la manière dont il faut se comporter vis-à-vis d’individu-e-s de ce sexe.

Mais plus loin, l’apparence physique d’une personne impacte la manière dont une autre la perçoit. Sa réaction est souvent conditionnée (mais pas réductible) par la peur du jugement social. L’intégration intime, touchant au réflexe, de l’idée que les profils sortant de la norme désirable nécessitent une adaptation particulière, qu’il en soit des critères de beauté, de genre, de race ou de classe, est déterminante. Nous l’apprenons très tôt en observant les réactions des autres. Aussi, non seulement ces vecteurs de pression et de sélection sociale vont influer sur notre manière d’interpréter l’apparence d’une autre personne, mais ils vont impacter notre manière de lui répondre et par conséquent, le monde que nous présentons à ces personnes.

Un-e enfant jugé-e laid-e ou anormal-e, si elle suscite l’inconfort de ses parent-e-s ou tuteurs-trices, sera forcé-e de s’adapter à un environnement d’attitudes, de réactions et de sens différent de celui d’un-e autre enfant. Nous apprenons très tôt à inhiber des comportements dont nous constatons les effets défavorables vis-à-vis nos parents par exemple (René A. Spitz, 2002). Dans les mots du pédo-psychanalyste anglais Donald Winnicott, à travers le concept d’équilibre de la mère « suffisamment bonne », on aura des chances de voir l’enfant développer une tendance à vouloir solliciter des réactions positives (ou des réactions tout court) vis-à-vis d’un-e ou des parent-e-s psychiquement absent-e-s, qui marquent une distance vis-à-vis de l’enfant.1

L’enfant va lui- ou elle-même tenter de proposer un environnement et des conditions d’interaction alternatives, qu’il ou elle croit être celles désirées par le, la ou les parent-e-s. Dans ce cas de figure comme dans d’autres, l’identification que l’enfant et futur-e adulte tente de susciter chez l’adulte, la personne qu’il ou elle veut que l’adulte croie qu’il ou elle est, va faire office de masque, parfois jusqu’à tordre sa personnalité.

De l’inconfort et de la norme sociale

De nombreux facteurs sociaux rentrent dans la formation des réflexes de goût ou de dégoût, d’acceptation ou de rejet vis-à-vis des autres. Le documentaire Black Women (2017), par exemple, montre bien à travers ses nombreux témoignages comment l’on reproche souvent aux femmes Noires certains traits de caractère issus de stéréotypes à la fois mais aussi de réponses à des mécanismes agressifs de pression sociale. Comme le dit également Delphine Montera dans son projet Autiste queer, bon nombre de comportements agressifs attribués à l’autisme sont en fait souvent issus d’une réaction aux tentatives de contraindre les personnes autistes à se sur-adapter à des conditions d’échange pensées par et pour un point de vue qui n’est pas le leur, c’est-à-dire du confort des personnes les entourant (leur environnement familial, social, professionnel ou médical).

De même, les femmes, personnes trans*, non-binaires, intersexes, les personnes racisées, précaires, grosses, non-valides ou divergentes d’autres façons par rapport à la norme (laquelle, faut-il le rappeler, est également utilisée pour penser les infrastructures urbaines, notamment) font l’expérience au quotidien d’environnements d’interaction qui réagissent ou sont susceptibles de réagir de façon négative vis-à-vis d’elles. De fait, ces environnements sont aussi déterminés dans leurs spécificités par l’inconfort des personnes s’incluant, elles, dans une certaine norme, vis-à-vis des personnes qui n’y sont pas prises en charge. Le champ des possibles n’est donc pas le même pour tout le monde et s’apprend souvent dès la prime enfance.

A titre d’exemple, nous voyons une personne précaire dans la rue ou dans les transports, et nous nous sentons souvent dans une position inconfortable parce que cette personne n’est pas prise en charge dans l’espace sociale. Ce désengagement accroît le sentiment de notre responsabilité individuelle alors que nous ne sommes par nous-même, a priori, la cause de la précarité de la personne – et nous ne pouvons remplacer à nous seul-e une société tout entière qui met au ban les personnes considérée comme « sous-adaptées » au nom du darwinisme social.

Mais aussi, nous voyons une personne grosse et nous savons que cette personne n’est pas prise en charge par un schéma de vie digne tel que figuré par nos représentations fictionnelles. L’angoisse de ne pouvoir se substituer à la responsabilité collective de ces représentations et changer radicalement le cadre de vie commun va très souvent se muer en agressivité vis-à-vis de cette personne.

En France, si vous êtes une personne Noire, Maghrébine ou Asiatique, les modes de représentations de gens qui vous ressemblent renforcent chez la plupart des gens Blancs certains réflexes associatifs susceptibles d’être activés vis-à-vis de vous – et ceux-ci admettent généralement peu l’égalité réelle dans le droit et la légitimité de la parole. Un-e enfant racisé-e ou non-valide dans une école, par exemple, va disposer d’un environnement d’expérience conditionné par l’acceptation ou le refus des autres, ceux-là même qui dépendent d’un apprentissage social discriminatoire précoce.

En conclusion, nous apprenons qui nous sommes pour les autres avant même d’apprendre qui nous sommes pour nous-même au-delà d’en faire l’expérience. Mais cet apprentissage suppose que nous lions nos expériences sensorielles et affectives à un tissu de règles passant progressivement dans la mémoire symbolique, c’est-à-dire celle qui colore nos interactions sensorielles d’une mémoire intime d’acceptation ou d’interdiction.

Enfin, la façon dont notre genre est perçu aura un impact sur ce que l’on attend et suppose de nous, nous poussant de fait à y répondre et à nous façonner par rapport à ces attentes. Nous proposerons et donnerons dès lors nous-même à voir une personne construite de cette façon précise à d’autres, en fonction de leurs attentes supposées et à laquelle eux- ou elles-mêmes auront à se régler d’une certaine manière. En définitive, nous sommes tou-te-s un facteur d’adaptation et d’apprentissage pour d’autres.

Crédit photo : Barbara Butch

1In Donald W. Winnicott, La capacité d’être seul, 1958

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