I. L’argument conformiste

En plein dans la polémique autour du mouvement TERF (Trans Exclusionary Radical Feminism), je saisis l’opportunité offerte par l’article d’Adèle Bellanger publié sur Komitid pour proposer un petit jeu (avec beaucoup de malice j’en conviens, bien que l’affaire soit tout à fait sérieuse, comme le rappelle cette tribune publiée sur Libération). L’article d’Adèle Bellanger se propose de décortiquer les arguments d’opposition à la présence des personnes trans*, et notamment des femmes trans, au sein des mouvements féministes.

Elle regroupe cinq arguments principaux dont les classiques (datant, comme le souligne également Julia Serano dans son Manifeste d’une femme trans (2020), des années 70) : « On est une femme quand on a une vulve », « Les femmes trans sont en fait des hommes cis qui infiltrent les milieux militants féministes, usent de leurs privilèges et invisibilisent les femmes cis » (cis = cisgenre, c’est-à-dire personne dont le genre est en adéquation avec son attribution génitale) ou encore, « C’est comme si moi, femme blanche, je m’identifiais comme personne noire »…

Je me suis donc dit que c’était une excellente idée et que nous pouvions avoir l’audace de nous piquer au jeu, puisqu’un des présupposés de cet argumentaire, c’est que l’adéquation genre/attribution génitale serait une évidence. Il suppose donc que la connexion logique entre genre et attribution génitale ne peut être contredite et ne peut se désolidariser.

Or, comme la question de l’évidence tombe sous le coup de l’argument logique, je me suis dit que nous pourrions utiliser les outils de la logique, et pour le coup de la logique mathématique, pour vérifier cet argumentaire ou, le cas échéant, l’infirmer. Aussi, je vous propose ce petit guide de déconstruction des arguments TERF (et d’autres), en commençant par nous attaquer à l’argument du conformisme.

Premiers axiomes

Mais d’abord, commençons par présenter brièvement les outils dont nous allons nous servir pour ce petit jeu, notamment la logique mathématique.

Pour reprendre textuellement la définition de ce domaine par D. Guinin, E. Ladame et H. Vandeven dans leur Précis de Mathématiques1 :

« La logique (mathématique) s’intéresse

  • aux règles de construction de phrases mathématiques correctes : propositions ou énoncés,
  • et aux règles permettant d’établir la vérité de ces phrases : théorèmes ou propriétés.

Un axiome est une proposition que l’on pose comme vraie. »

En effet, toute description du réel – qui est toujours en fait celle de notre expérience du réel – passe par le filtre du langage, qui est à la fois une convention et une approximation. On se met d’accord sur le sens qu’on donne aux choses et on en forge une mémoire qui permet ensuite de l’identifier de nouveau. Aussi donc, notre perception du réel et de ce qui constitue notre réalité vécue, celle dans laquelle on s’engage, est pétrie d’accords portant sur la question du sens et les lois permettant leurs assemblages, leurs liens possibles et ceux qui sont supposés ne pas l’être. C’est l’aspect logique des conventions sémantiques. Toute science, toute idéologie et tout argumentaire par rapport à l’une de ces conventions s’appuie donc, a fortiori, sur un raisonnement logique.

L’axiome principal posé par l’argumentaire TERF, qui rejoint l’argumentaire transphobe commun, est que « le sexe biologique détermine le genre ». Autrement dit : « le genre est déterminé par une série d’indices visibles et mesurables de l’extérieur ». Cela implique la possibilité de contrôle vis-à-vis de l’organisation des rapports humains (voire les travaux du philosophe Michel Foucault sur les questions du biopolitique).

Notons ainsi le raisonnement corollaire :

  • 1) Puisque le genre serait déterminé par les signes corporels visibles (notamment, l’attribution génitale), cela voudrait dire que le corps et sa présentation créent du sens
  • 2) S’ils créent du sens par eux-mêmes, cela veut dire qu’ils sont en eux-mêmes facteurs de convention
  • 3) Aussi, cette convention précéderait toute élaboration par le langage.

Or ce raisonnement veut dire que, selon toute vraisemblance, cette convention pré-langagière s’établirait sur un autre niveau que celui des facultés acquises de penser les rapports humains, de leur donner du sens non plus seulement comme interactions entre les corps mais également comme interactions entre des êtres de jugement et de conventions. Cela est logique puisqu’il s’agit d’un argument « biologique », qui présuppose certains instincts innés régulant les rapports entre les sexes, notamment afin d’assurer les critères de procréation au sein de l’espèce.

Après tout, pourquoi pas. Pourtant, c’est là qu’il faut examiner le rôle de l’observateur-rice, puisque si les conventions « biologiques » et « langagières » ne sont pas censées s’établir sur le même niveau – les dynamiques sexuées étant supposées se déployer de manière autonomes –, cela veut dire que nous ne serions qu’en mesure de les observer agir sur nous de manière passive. Cette observation établirait une réduction, par le langage, d’une série de scénarios les plus probables d’arriver, sans pour autant impliquer sa propre responsabilité dans le fait que ceux-ci découleraient d’une causalité innée.

Par conséquent, c’est bien au niveau du choix des scénarios retenus afin d’établir certaines conventions sociales que se situerait in fine la phase « langagière » de l’organisation des rapports entre les sexes. Il n’est pas improbable que ces scénarios fassent après coup office de prescriptions, étant encouragés au détriment d’autres, notamment à travers l’apprentissage des lois morales. Il est aussi envisageable que ce qui échappe ensuite au cadre de ces lois fasse l’objet d’une indétermination qui rendrait difficile la quête d’un équilibre social, lequel devrait prendre en compte autant le droit individuel que collectif.

L’observation est au final toujours orientée par le point de vue de celles et ceux qui la pratiquent dans sa dimension intersubjective.

Dérouter le raisonnement

Mais poursuivons. Nous admettrons provisoirement les arguments qui suivent :

  • a) Le genre est déterminable par l’observation, notamment, de l’attribution génitale
  • b) La détermination du genre est plus largement dépendante d’un ensemble d’indices décelables de l’extérieur (attribution génitale, indices secondaires, déterminants hormonaux et chromosomiques, etc.)
  • En conséquence, si ces deux propositions sont vraies, cela signifie que c) Le genre est dépendant de ses indices.

Nous avons procédé par raisonnement d’implication, entendant prouver que puisque le genre est supposé dépendre, entre autre, de l’attribution génitale et que l’attribution génitale fait partie d’un ensemble d’indices extérieurs, alors le genre lui-même serait de fait dépendant d’un même ensemble d’indices extérieurs – c’est-à-dire déterminables par d’autres que soi. Il s’agirait là d’une convention préétablie.

Pour dévier de ce schéma, cherchons le raisonnement par l’absurde.

Admettons l’axiome suivant : « Le genre fait partie intégrante de l’identité de la personne », et développons le raisonnement suivant :

  • 1) Cela signifie que l’identité de la personne est déterminable, au moins en partie, par un ensemble d’indices visibles de l’extérieur, ces mêmes indices la reliant au champ social
  • 2) Mais si l’on admet que l’identité de la personne ne saurait se réduire à ce qui est visible depuis l’extérieur, cela veut dire qu’il est possible qu’une partie du genre de la personne soit tout autant indécelable depuis le dehors. Après tout, la part invisible de l’identité emporte-t-elle peut-être avec elle une part invisible du genre, lesquelles ne sont observables que par le sujet lui- ou elle-même.
  • En conséquence, cela veut dire que soit a) l’identité de la personne est en fait toujours visible et déterminable depuis l’extérieur par une série d’indices ; b) le genre ne fait en fait pas partie de l’identité de la personne puisqu’il serait, lui, entièrement visible depuis l’extérieur : ou c) que le genre est à la fois déterminable depuis l’extérieur et inaccessible à la lecture selon des critères visibles, ce qui rendrait sa nature ambivalente.

Cela devient donc intéressant, puisqu’en associant une proposition 1) « le genre est complètement déterminable depuis l’extérieur », avec la négation de son corollaire : « l’identité est également complètement déterminable depuis l’extérieur » (nous avons admis en 2) que ce n’était en fait pas le cas), nous nous sommes retrouvé-e-s avec la résultante : « le genre est à la fois déterminable et non-déterminable depuis l’extérieur », que nous avons dû estimer vraie.

Nous avons procédé par l’absurde pour démontrer la contradiction interne inhérente à l’argument de départ : « le genre est dépendant du sexe biologique », puisque tous les indices observés ne le sont que partiellement.

Nous pouvons donc formuler un nouvel axiome :

A partir du moment où l’on admet que toute l’identité d’une personne n’est pas déterminable par une série d’indices extérieurs, étant donné ce qui nous échappe de la vie psychique et émotionnelle de la personne, nous ne pouvons affirmer que le genre est totalement déterminable par les mêmes indices.

Par contre, nous savons que la totalité des affects vécus par la personne passe par le corps et peut donc a minima mobiliser la réminiscence d’expériences vécue en rapport à son environnement d’expériences physiques et émotionnelles.

Comportement, identité et conformité

Admettons maintenant un nouvel axiome : « Le comportement d’une personne est co-dépendant de son identité. » Cela veut dire que l’identité de la personne est autant déterminable par son comportement que ce dernier le serait par cette même identité (l’identité indiquant bien une constante dans l’adéquation entre les indices observables de l’intérieur et/ou de l’extérieur, et un ensemble supposé fini de marqueurs et critères établis d’avance). Nous avons admis que la présentation du corps de la personne était sujette à l’observation, mais nous avons omis de signaler qu’elle l’était aussi à l’observation du sujet par lui- ou elle-même. Le sujet lui- ou elle-même veille constamment à la conformité de sa propre identité avec les critères formulés pour la reconnaître.

L’ambivalence admise de la nature à la fois visible et invisible de l’identité nous oblige ainsi à supposer l’ambivalence de son lien avec l’observation de ses indices comportementaux.

Procédons de la manière suivante pour établir le lien supposé entre « sexe biologique », genre, identité et comportement :

  • a) Le comportement serait un ensemble d’indices renseignant l’identité d’une personne ; c’est-à-dire que le sujet serait l’agent d’une action qui émanerait de lui ou elle et résulterait dans un comportement ; on attend de ce comportement qu’il concordet avec un ensemble d’éléments permettant d’établir l’identité du sujet en tant qu’elle deviendrait intelligible, c’est-à-dire prévisible
  • b) Le comportement serait totalement visible depuis l’extérieur, dans la mesure où il se résume a posteriori par l’action accomplie
  • c) Les indices extérieurs permettraient de déduire et de déterminer l’identité de la personne, constituant un réseau de sens observable depuis l’extérieur, qu’il s’agirait d’interpréter (nous nous situons donc dans le champ herméneutique)
  • d) L’attribution génitale est un indice extérieur
  • e) L’attribution génitale et ses indices corollaires seraient alors de même nature que le comportement du point de vue de la déduction, puisqu’il permettrait de renseigner sur l’identité de la personne et d’en établir la prévisibilité.

Nous tombons là sur un des biais logiques les plus communs aux arguments transphobes, eux-mêmes liés aux arguments conformistes, puisqu’il s’agirait d’établir la conformité de l’identité des individu-e-s aux indices visibles qu’ils ou elles émettent, en-dehors de la réalité perçue par le sujet lui- ou elle-même. Dans une optique de contrôle, cette conformité interdit potentiellement la valeur progressive de l’identité puisqu’elle doit permettre d’établir le caractère prévisible des comportements selon ces critères. Là où la formation psychologique et intime d’un-e individu-e serait susceptible d’évoluer jusqu’à se stabiliser ou non dans une position d’équilibre, on pose ici l’identité comme un continuum, c’est-à-dire un développement uniforme et linéaire. Cette idéologie prescriptive applique le même type de réduction que celle souvent appliquée à une description linéaire et téléonomique de l’évolution globale des espèces vivantes : on prend la trajectoire observée à partir de ses éléments observables et après-coup comme la trajectoire qui devait nécessairement arriver, sans prendre en compte le foisonnement et l’aspect dynamique des possibilités non exprimées.

Par l’argument de conformité, l’attribution génitale et le comportement seraient liés ensemble et formeraient une équivalence de nature : ils seraint tous deux des indices de l’identité de la personne. Cette identité étant présumée réductible à ses indices, on lui attribue un caractère linéaire, déductible et prévisible. Autrement dit, le temps t des indices partiels ainsi recueillis et contractés dans leur synthèse (supposée vérifier l’identité de la personne aux critères préalables) serait censé également valoir pour la totalité de la courbe, sans prendre en compte le caractère transformatoire des dynamiques différentielles. En effet, l’identité supposée de l’individu-e à ses indices devant être constamment vérifiée, c’est dans la marge d’erreur et d’approximation de l’effort de conformité que se situe la marge de transformation du sujet.

De fait, tout bornage (entre l’identité supposée et l’effort de conformation) induit un effondrement des référentiels intermédiaires (la marge d’approximation qui n’est pas soutenue par l’effort de conformation). En d’autres mots, réduire l’identité à la répétition et au maintien de ses indices a également pour effet de créer une incertitude quant au centre autour duquel cette identité crée son équilibre lorsque des éléments échappent manifestement à son contrôle. Le référentiel a du mal à trouver sa propre échelle et a tendance à s’effondrer, ce qui demande un effort constant pour maintenir l’agrégat instable des indices visibles conformes, car constamment dépendant du jugement des autres qui le met en tension. (Il n’y a qu’à penser à l’angoisse du soupçon d’homosexualité que la plupart des hommes cisgenres apprennent dans l’effort de conformité aux normes de la masculinité hétéronormative, laquelle pousse l’individu à sa propre surveillance vis-à-vis de tout indice susceptible d’être interprété comme une preuve de sa divergence au dogme de la virilité).

Nous voyons que selon ce procédé, la détermination de l’identité est systématiquement appuyée par un procédé exogène à la personne elle-même. La recherche de concordance implique alors de figer des informations censées être symptomatiques d’un « donné », d’une valeur absolue plus que d’un parcours en constante transformation qui admettrait une multitude de possibles.

Inscrire la performativité du genre

Admettons maintenant que :

  • 1) Puisque une part de l’identité de la personne est inaccessible au jugement extérieur
  • 2) et que cette identité est co-dépendante de son comportement (lequel, d’une certaine manière, réalise l’identité)
  • alors, 3) il est raisonnable de penser qu’une partie au moins du comportement en tant que possible est également inaccessible au jugement extérieur, si ce n’est celui du sujet lui- ou elle-même et en cela, perfectible.

De fait, si le comportement était en partie invisible, s’il comprenait autant la réalisation physique que le mouvement possible, manifeste par les émotions et l’imaginaire, cela concorderait avec l’affirmation que le genre le serait tout autant. Un indice peut être un indice supposé voire redouté, mais pourquoi ne pourrait-il pas être exprimé. En effet, sa qualité d’indice serait tout autant soumise à l’observation et au jugement de l’individu-e lui- ou elle-même, qui s’autorise ou pas, qui inhibe ou permet son expression. C’est l’idée émise par la théoricienne Judith Butler de la performativité du genre, dans le sens où l’on se perçoit soi-même comme individu-e genré-e et réalisons le contrat social de conformité ou pas au genre perçu de manière exogène (y compris par soi-même s’observant comme un-e autre).

Donc, nous avons les propositions suivantes :

  • a) Une part de l’identité est invisible, perfectible et n’est pas réductible depuis l’extérieur
  • b) Le genre et le comportement sont des indices de l’identité de la personne
  • c) De par la nature circulaire de l’expérience de l’identité (ce qui sort de moi est immédiatement soumis à ma propre observation autant qu’à celle des autres), l’individu-e est autant que collectivement la source de sa propre convention quant au sens à donner à ces indices, leur permission ou leur inhibition ;
  • Or, l’argument transphobe admet lui que d) L’attribution génitale détermine le genre, l’identité et donc, dans une certaine mesure, le comportement ; ce qui voudrait dire que le comportement de la personne serait un indice, non de la perfectibilité du jugement de la personne sur elle-même mais de son attribution génitale, secondée d’une capacité de jugement à visée seulement prescriptive, c’est-à-dire de contrôle (le champ moral agirait ici au détriment du champ de l’éthique, lequel agirait de façon proscriptive, c’est-à-dire en interdisant les actions proscrites, identifiées de façon pleinement collective, mais n’induisant pas la prescription d’un comportement obligatoire au-delà de ce seuil et laissant l’opportunité à toute personne de s’auto-détérminer).

Donc, puisque cet argument-là suppose que l’attribution génitale déterminerait le genre, qui lui-même déterminerait l’identité de la personne en déterminant (au moins partiellement) son comportement, le fait de posséder, par exemple, un pénis serait incompatible avec le fait d’être une femme. En effet, la possession d’un tel indice entrerait dans la détermination d’un type, d’une division claire et nette de l’espèce selon des critères morphologiques linéaires, et ce de façon prescriptive. Or, le cas emblématique des personnes intersexes prouve bien l’inefficacité des mécanismes de déduction exogène à visée de contrôle, puisque ceux-ci ne visent qu’à justifier a posteriori la validité de ces conventions à valeur prescriptives, interdisant toute possibilité de transformation des individu-e-s par eux- ou elles-mêmes, et ainsi tout caractère progressif et perfectible de l’identité.

P.S. : la photo de Jodie Whittaker en Doctor Who imitant un mimic de David Tennant, parce que les régénération du/de la Docteur-e sont un des merveilleux exemples de l’équilibre entre continuité et discontinuités de l’identité (notez l’effort d’adaptation exigée des spectateurs-rices pour identifier et reconnaître chaque nouvelle transformation comme étant bien la même personne).

1In D. Guinin, E. Ladame et H. Vandeven, Tout-en-un : Mathématiques MPSI, Ed. Bréal, 2013, p. 12.

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