XIV. Du choix des mots

Récemment, une discussion avec Delphine Montera (Autiste queer) nous a menées à questionner le rapport aux émotions. Elle confiait à quel point une étude américaine récente attestant l’impact de nos émotions sur notre chaîne ADN, l’avait marquée. Selon sa belle expression, c’était comme si notre environnement était doublé d’une couche très personnelle, intime et invisible qui s’étalerait sur le champ des émotions. Un monde dans le monde.

Sa remarque est en fait très pertinente, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de séparation claire entre ce qui constitue une réponse physiologique, neuronale et sensorimotrice aux stimuli provoqués par une interaction avec un mouvement extérieur, et la stimulation émotionnelle simulée par le rappel d’une telle expérience dans le champ de la mémoire, de l’analogie langagière et de la mise en situation symbolique. Tout langage fonctionne comme un rapport, comme une anticipation de quelque chose qui pourrait être ; c’est-à-dire qu’il forme des équivalences – et ce qu’il s’agisse de langage de type verbal, gestuel ou graphique.

Ce que nous développons avec la théorie des trois paradoxes, en parallèle de notre travail sur le genre, c’est l’idée d’un retard des réponses neuronales provoqué par une mise en situation de paradoxe sensorimoteur (lorsque je regarde fixement ma main comme un objet étranger, aliéné de moi-même, je suis obligé-e de me tenir immobile et de contrarier toute tentative de me remettre en mouvement pour que l’objet continue d’exister, fixe). C’est-à-dire que l’action ou la réaction spontanée est contrariée, retenue et contenue. Elle se déploie dès lors, par compensation, sur le plan imaginaire et symbolique d’une action seulement possible, qui existe soudain comme émergence, comme stimulation à laquelle ne peut pourtant pas être donnée de suite – et ce sous mon propre contrôle. Pourtant, celle-ci provoque un état émotionnel fort qui vaut soudain pour lui-même.

Ce qui veut dire que l’idée de l’action et l’énergie de tension vers elle est impliquée dans le fait de ne pas pouvoir la réaliser (ou pas encore, seulement comme anticipation). Il s’y constitue une situation symbolique où je cherche à ressentir quelque chose de fort, et en recréant cette situation, j’ouvre à une conscience de moi-même définie comme une chose suspendue. J’ouvre une brèche dans laquelle il y a un absolu puisque l’impulsion de faire n’existe que dans son état de possible. J’ai le sentiment d’être au bord de la chose possible, de la chose dite, réalisée, qui reste à définir. L’état émotionnel est donc toujours un état d’indéfinition car il émerge en-deçà ou au-delà de l’action, à côté. C’est pourquoi les émotions sont si insaisissables et difficiles à décrire par le langage. Elles s’inscrivent dans l’écart entre la chose attendue et la chose rencontrée, en contrepied de la détermination par la parole, qui fonctionne comme une fixation momentanée, la tentation de saisir, de capter la chose par la réalisation de la parole.

Nos émotions sont proprement ce qui excède et anticipe la définition ponctuelle de la chose à laquelle on se réfère pour situer notre expérience à l’endroit où le soi se révèle comme un effet, comme un résultat d’une situation particulière, c’est-à-dire comme dépendant du fait ou non d’agir, ou de retenir l’action. Le champ singulier des émotions constitue un espace entre-deux où nos réponses intuitives et spontanées aux stimulations extérieures sont suspendues. Leur énergie intrinsèque se trouve contenue, contrariée dans leur aboutissement sensorimoteur. Il n’est alors pas un contresens de souligner l’effet physiologique de cette rétention sur notre organisme et son évolution intrinsèque, puisque toute notre expérience vivante découle du corps.

D’où l’importance du choix des mots que nous employons pour décrire nos réalités, parce que ces mots décrivent plus que des objets donnés en soi de manière arbitraire et prescriptive, mais constituent avant tout des situations, des relations particulières aux expériences fondatrices de nos sensibilités, puisant dans la mémoire personnelle et collective, ce qui constitue le champ symbolique. Si nos émotions nourrissent bien un environnement dédoublé à l’intérieur de nous-mêmes, c’est parce que nous ne retenons pas n’importe quoi lorsque nous apprenons l’usage d’une conduite sociale et des lois morales dès lors que nous apprenons à nous comporter comme nos semblables. Nous apprenons aussi à retenir en nous-mêmes, dans la matière de notre corps, nos expériences singulières du monde qui nous entoure. Celles-ci colorent notre perception de manière spécifique en tissant des liens continus entre notre mémoire et notre constante redéfinition du monde.

Aussi, la prétendue « neutralité » imposée de force du modèle patriarcal, concernant le langage comme support des normes sociales et des lois morales, a ceci pour effet qu’elle neutralise cette coloration particulière et avec elle, condamne un nombre infini d’individu-e-s à retenir pour eux- et elles-mêmes et au fond d’elles-mêmes, bien plus que ce qu’ils et elles ne peuvent mettre en commun avec les autres. En cela, le système patriarcal, entre autre, a une dette immense envers un nombre incalculable de vies et d’expériences singulières auxquelles il fait durablement offense.

D’où l’importance de dire et de rappeler que nous faisons de nous-mêmes la matière de nos propres expériences, à même d’être partagées.

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