Pourquoi un changement de modèle relatif au genre est politique

Le système de division des genres se présente régulièrement sous la forme d’une opposition entre raison et émotion. Le domaine de la raison serait supposé caractériser le genre masculin quand le registre des émotions serait celui dans lequel se complairait la féminité. Cette division est, bien entendu, essentiellement idéologique. Elle permet tout simplement aux individus identifiés comme appartenant au genre masculin d’agir dans l’espace public en servant d’abord leur intérêt, tout en justifiant ce dernier par l’argument de la raison.

Il ne faut pas oublier qu’un des premiers moteurs de toute action humaine est l’élan affectif. Le psychologue John Bowlby avait lui-même élaboré sa théorie de l’attachement comme motion primordiale, notamment en observant les réflexes d’agrippement chez les tout-petits, qui servit de base aux observations des éthologues. Les élans d’attachement des nouveaux-nés aux autres membres du groupe, par exemple chez les primates, avaient toutes les chance de favoriser les liens entre les individu-es et ainsi, leur survie.

La psychanalyste suisse Alice Miller disait aussi que « notre corps ne ment jamais » et il y a une leçon à tirer de cela : si bien des comportements spontanés peuvent être observés chez la plupart des espèces animales, chez les enfants humains, l’apprentissage progressif des conduites sociales et des lois morales s’inscrit comme un inhibiteur. Ce rôle d’inhibition et de régulateur dévoué aux lois morales, en l’occurrence vis-à-vis de l’expression spontanée des modes de réponse propres aux individu-es face aux environnements avec lesquels ils et elles interagissent, peut s’établir de manière équilibrée. Néanmoins son application sert souvent au maintien de structures hiérarchiques représentatives d’une organisation inégale de nos sociétés.

L’apprentissage du fait qu’on soit perçu-e comme appartenant à un genre et non pas un autre vise ainsi à acquitter le corps familial d’une dette vis-à-vis de l’ordre social. Le but est que cet ordre ne soit pas remis en question et que la société des autres continue de se porter garante de notre légitime appartenance. Il s’agit de reproduire les conduites, et à travers elles les lois qui manifestent notre appartenance à un groupe, duquel nous devons attendre l’assentiment et la protection.

Or selon Alice Miller, cet effort de gratitude vis-à-vis de la protection du groupe, surtout lorsque le conformisme qu’il impose ignore voire nie sciemment l’identité fondamentale de la personne, ne peut mener qu’à de la souffrance, laquelle restera à la charge de l’enfant et de l’adulte en devenir. Ce-tte dernier-ère peut soit s’aliéner la part de lui ou d’elle-même qui réclame l’expression spontanée de ce qu’il ou elle est, pour se conformer aux conduites normées, soit rompre avec le groupe, fonder une autre forme de société et/ou évoluer dans la marge.

Il est ainsi faux de dire qu’il y aurait des comportements typiquement « masculins » ou « féminins » qui seraient pour ainsi dire innés et « naturels », à partir du moment où chaque geste socialement perçu de l’individu-e doit se plier à la confirmation et à l’approbation ou non du groupe. (On peut arguer que les comportements dits « innés » qu’on observe chez bien des espèces animales sont tout autant soumis à l’influence transformatrice de leurs environnements de perception, idée qu’on retrouve dans les travaux du neurobiologiste Francisco Varela.) Il n’y a aucun moyen de dire que nécessairement, un individu identifié comme « mâle » et une autre identifiée comme « femelle » dans les groupes humains suivront nécessairement une trajectoire donnée considérée comme « normale » ou seront déviant-es. L’argument pseudo-biologique ne tient pas et les espaces naturels montrent eux-mêmes plus de nuances, de diversité et de complexité que sa réduction idéologique. En effet, depuis des travaux tels que ceux du psychologue Daniel Stern ou encore de la chercheuse en neuroesthétique Ellen Dissanayake, les observations prouvent l’influence des interactions infantiles sur le développement des personnalités, de notre sens du monde et même de notre évolution en tant qu’espèce.

Avec toute la finesse d’adaptation que l’on sait du vivant, il n’est pas difficile de constater que les attentes des parents ou tuteurs-trices vis-à-vis d’un-e enfant qui serait identifié-e de sexe masculin ou féminin seront différentes. Les perspectives envisagées seront différentes, ainsi que les sentiments, le ressenti émotionel et avec eux, les comportements, les intonations, les inflexions, les gestes et leur tonicité.

Dépendance affective et filtre social

Dès le premier âge, l’environnement comportemental dans lequel évolue l’enfant est différent selon que celui ou celle-ci est identifié-e de sexe masculin ou féminin, et cela seulement du fait de la perception que le ou les parent-es ont de la fonction qu’occupe l’enfant dans leur lien avec l’espace social. L’enfant va vouloir dire quelque chose par rapport aux autres, parce qu’il ou elle dit quelque chose de son ou de ses parent-es, de la place qu’ils ou elles occupent dans les écosystèmes socio-symboliques et de ce qui transparaît dans leur manière d’accueillir et de présenter l’enfant aux autres. Les contraintes de représentation du ou des parent-es vis-à-vis du monde social vont ainsi infléchir les modalités selon lesquelles ceux ou celles-ci perçoivent l’enfant et interagissent avec elle ou lui.

L’enfant va à son tour apprendre à évoluer dans un environnement qui sera marqué, qui sera coloré de cette perception. Aussi, l’enfant, dès sa naissance, est plongé-e dans le monde social à travers la médiation de son ou ses parents. Ceux ou celles-ci peuvent très bien de ce fait ne pas imposer une éducation discriminante et ce de façon dogmatique selon le genre de l’enfant, et pourtant véhiculer des comportements qui seront signifiants pour ce-tte dernier-ère quant à ce qui fait plaisir ou non à son ou à ses parents.

La dépendance affective et la perception fine que l’enfant a de celles et ceux qui l’entourent est en effet telle qu’il ou elle aura très fortement tendance à moduler son comportement et ses conduites en fonction de ceux et de celles-ci. D’une certaine manière, l’enfant demande à ce qu’on l’ « informe » de ce que le monde autour veut dire à travers les réponses qu’on donne à ses appels. L’expression spontanée de l’enfant se trouve progressivement inhibée par l’apprentissage des règles de conduite en société. Mais pour chacune de ces règles apprises, il faut la confrontation aux personnes garantes de ces règles, lesquelles les appliquent en fonction de leur jugement et de leur ressenti.

C’est pourquoi les critiques adressées lors d’une confrontation par les personnes minorisées, femmes, personnes trans*, non-binaires et intersexes ne visent pas tant le ou les parents dans ce qu’ils ou elles auraient été ou non « suffisamment bon-nes » (pour reprendre l’expression du psychanalyste Donald Winnicott), mais bien les préconceptions idéologiques et sociales véhiculées par ceux ou celles-ci. Si le ou les parent-es échouent à dépasser ces conceptions lorsqu’elles excluent des modalités d’expression de soi différentes de la norme valorisée, c’est avant tout parce que la société qui produit cette dernière échoue à faire d’elles ou eux des personnes se sentant suffisamment aimées pour être confiantes dans l’avenir.

Idéologies et incompréhensions

Ces derniers temps, de douloureux conflits animent les luttes féministes, lorsque certaines femmes militantes cisgenres décrètent notamment que le genre, qu’il soit masculin ou féminin, est toujours relatif aux organes génitaux de la personne. Ces arguments s’appuient sur une logique que ces personnes identifient comme constituant l’essence de la division sociale du genre. Dans son recueil d’essais Manifeste d’une femme trans, la biologiste Julia Serano combattait déjà de telles affirmations. Son idée d’un « sexe subconscient », bien qu’imparfaite, tente bien de décrire ce sens de soi qui serait plus profond qu’une construction sociale consciente du genre.

Le reproche de l’aile militante « trans exclusive » tient à l’idée que les personnes trans* investiraient un genre opposé au leur et que celui-ci leur serait illégitime, comme on revêtirait un costume par ailleurs grossier. Dans cette vision et méconnaissance des transidentités, tout ne dépendrait que du sentiment, du fantasme ou de la fantaisie d’hommes ou de femmes désirant vivre dans un genre autre que le leur ou l’emprunter comme on se forgerait un échappatoire.

La tentative théorique de Julia Serano est intéressante dans ce qu’elle tente de cibler cette frange ténue entre l’éducation dogmatique du genre, celle qui peut être formulée et imposée de manière littérale, notamment par le corps familial, et le filtre de lecture inconscient qui conditionne les relations sociales et l’interprétation qu’on donne des conduites spontanées. Le jugement de soi n’est en réalité pas porté sur le désir de la personne de reproduire les comportements associés à un autre genre, mais sur tout le registre d’expression spontanée de l’individu-e qui, très certainement, fut inhibé, souvent de manière subtile et intuitive, par les règles tacites régissant les interactions sociales dans le monde adulte.

Plus loin, la perception que les autres ont de soi dès notre naissance se cristallise dans l’identification du genre de la personne. Celle-ci se trouve liée aux dispositions biologiques de naissance depuis l’extérieur pour leur donner un sens qui remplisse avant tout les attentes et pressions normatives du ou des groupes sociaux auquels appartiennent le ou les parent-es. Il faut répondre de l’inscription symbolique de l’enfant dans la société, car il est urgent de reconnaître l’enfant comme un-e membre actif-ve et légitime de celle-ci, reconnaissance qui puisse garantir sa protection et celle du ou des parents.

L’idée du « sexe subconscient » est intéressante, parce que même si Julia Serano concède que dans une société moins normative, la dénomination de genre serait sans doute moins pressante, cet argument ne peut néanmoins servir à défier la légitimité du sens de soi. On peut être un homme, une femme ou une personne non-binaire dans une société donnée, quelle que soit son attribution génitale.

La peur de personnes refusant la réalité de la transidentité, qu’elle vienne d’hommes ou de femmes cisgenres, tient à ce que les modalités de reconnaissance du genre entrent dans un champ politique. Remettre en question l’inscription automatique du genre et de ses normes en fonction de l’attribution génitale apparaît comme une remise en question de la protection légitime des personnes cisnormées. Elle provient de l’idée que le droit n’est pas partageable et elle provient d’une première privation de droit. Puisque un nombre incalculable de personnes ont été privées du droit d’exprimer de manière spontanée leur sens profond des choses, par le biais d’un apprentissage biaisé par des filtres sociaux discriminant, pourquoi certain-es auraient le droit d’affirmer et de revendiquer politiquement leurs propres transgressions de ces mêmes filtres ? La haine des autres confine toujours à la haine de soi inculquée par la douleur.

Un changement de nos modèles relatifs au genre est ainsi intrinsèquement politique parce que relatif au droit, qui lui-même l’est au type de société que nous voulons former en tant que collectivité humaine et êtres vivants sur cette planète. Le droit, encore une fois, signifie les modalités selon lesquelles nous contractons des engagements les un-es vis-à-vis des autres. Le droit ne peut se faire sans la participation de toutes les parts engagées dans la collectivité.

Nous avons suggéré avec The Vulvic Network qu’il était nécessaire de fonder des régimes de singularité, en commençant par la reconnaissance du matrimoine symbolique de la vulve, duquel nous avons tou-tes à participer. Il revient à nous tou-tes de poser les termes de la société dans laquelle nous voulons vivre. Ne manquons pas cela. Ce rendez-vous est le nôtre, et nous ne le ferons ni sans les femmes cis, ni sans les femmes et hommes trans*, personnes non-binaires et intersexes, ni sans les personnes discriminées en raison de la race, de la classe sociale, de la validité motrice et/ou psychique, des proportions de son corps ni d’aucune autre forme de discrimination. Aucune de ces personnes n’a et ne devrait avoir à demander l’avis ni l’autorisation à qui que ce soit pour exister.

Les perceptions trans*, leurs perspectives singulières sont une chance, car elles permettent de poser la question du choix. Qu’est-ce qu’on ne choisit pas, qui n’est pas communicable par le langage et appartient aux sensations propres de chaque personne ? Et qu’est-ce qui se choisit, s’inscrit dans les modalités de représentation sociales et symboliques, et en définitive ne relève que du choix éthique d’affirmer ou pas son identité dans l’espace collectif puis trouver les relais pour en sanctuariser l’accord ?

Dès lors, il faut poser des bornes, car les bornes servent aussi à s’appuyer et à s’avancer. Commençons donc par prendre les gens comme ils ou elles se voient et se perçoivent intuitivement, profondément. Soignons cela et le reste viendra.

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