XI. Corps ouvert, corps fermé, sexualités et inscription relationnelle

Crédit : la fille renne

La récente remise au jour de l’affaire Gabriel Matzneff, du nom de l’écrivain et pédocriminel assumé, nous invite à questionner l’argument de la « sexualité infantile » tel qu’il peut apparaître, notamment, dans la psychanalyse.

En fait, il n’y a pas de sexualité infantile, parce qu’il n’y a de sexualité que dans une inscription relationnelle et symbolique. C’est la forme de l’accord qui y ouvre un espace intermédiaire aux dimensions multiples, lequel forme le champ de la sexualité. Ce même champ forme à son tour, à travers celui du symbolique et de l’imaginaire, la conduite du plaisir prise dans un réseau interprétatif. L’espace individuel est ainsi habité par la convention d’avec le monde des autres qui fait que sur le plan symbolique, même l’autosexualité intègre cette dimension. Le monde des autres en constitue la donnée imaginaire et symbolique, tout en opérant une rupture radicale avec la nécessité d’une intervention physique de l’autre. Le dialogue de l’individu-e avec la vie érotique de son propre corps et psychisme est le témoin d’un regard spectateur, qu’il soit imaginaire (soi perçu-e par soi-même) ou réel.

Il peut de fait y avoir un apprentissage précoce et infantile du plaisir (lequel peut éventuellement se décrire sous ses formes freudiennes orale, anale et génitale), c’est-à-dire de la découverte de son propre corps, voire plus loin de la question de l’intervention du corps de l’autre. Mais il n’y a de sexualité que dans le champ partagé et choisi de la sexualité, ne serait-ce que pour l’élaboration symbolique et équilibrée de la jouissance, mais surtout parce que l’individu-e prend place et se situe sur la scène symbolique du plaisir à laquelle la société des autres a part. Qu’on soit seul-e ou qu’on partage ce moment avec une ou plusieurs autres personnes, cette scène implique toujours la perception de soi-même dans le champ symbolique du regard des autres ou de soi-même comme un autre.

Il n’y a pas de « sexualité infantile »

Il y a une part traumatique dans l’acte sexuel, ne serait-ce que de l’ordre du trauma léger ou sensoriel, quelle que soit son intensité mais a fortiori dans l’orgasme, laquelle doit pouvoir s’inscrire dans la relation à l’autre et à son propre corps comme autre dans la réflexion symbolique. Elle ne peut donc s’établir que dans un continuum d’états progressifs et intermédiaires – sinon c’est la rupture.

Arguer que puisqu’il existerait une sexualité infantile, une activité de plaisir dans l’emploi de son propre corps ou d’un autre conjoint, l’abus d’un-e adulte sur un-e mineur-e serait à nuancer, cela ne peut en fait soutenir l’inexistence morale d’une sexualité chez l’enfant. L’enfant et l’adulte ne participent pas du même droit ni du même pouvoir. De même, si l’on suit l’analyse qu’en fait le psychanalyste Donald Winnicott1, l’adolescence est une période sociale du développement de l’enfant arrivée tardivement dans nos sociétés occidentales avec la généralisation d’études plus longues et du retard de l’entrée des jeunes dans le monde du travail.

Cette période transitoire entre l’enfance et l’âge adulte constitue bien un apprentissage intime, au sein duquel l’individu-e adulte n’a pas à faire irruption si ce n’est comme borne symbolique ou réelle, ou comme conseil. La sexualité de l’adulte, qui participe d’un monde social de travail, ne saurait rentrer en collusion avec le champ intime du corps de l’enfant ou de l’adolescent-e sans rapporter avec lui le champ de la domination sociale : celle d’un corps du ou de la travailleur-se sur une personne dépendante du travail de l’autre, celui ou celle-làqui constitue la fonction d’autorité.

Le champ de la sexualité est en effet intimement lié à celui, social et symbolique, des rapports de domination ayant cours dans le droit des personnes majeures, celles-ci étant à même de consentir théoriquement à un accord entre paires ou à l’établissement d’une limite avec elles et eux. La personne mineure, l’enfant ou l’adolescent-e, n’a pas ce droit. Il ou elle ne peut se prévaloir de ce privilège sur l’individu-e adulte. De fait, le champ de l’intime lui est soumis à l’autorité du monde adulte, lequel est censé sanctuariser et préserver l’intimité de l’enfant de l’intervention brutale d’un monde social duquel il ou elle n’a pas part (ou seulement avec une possession incomplète du droit). Le réseau de dette sociale et symbolique auquel se lie la personne adulte, de son plein gré ou non, ne saurait tenir la personne mineure dans son champ.

La fait qu’il existe une expérience du plaisir sensoriel et corporel chez l’enfant et l’adolescent ne justifie en aucun cas que cette ligne de démarcation puisse être brisée. Parce que la sexualité est un droit et appartient au champ du droit humain. Il nécessite un consentement éclairé chez des personnes de plain droit. Celles-ci y engagent par là leur propre responsabilité face à la reconnaissance du trauma, qui incombe tout entier au champ de l’expérience individuelle avant de s’organiser collectivement.

Le corps de l’enfant, ni celui des personnes minorisées socialement (femmes cis, trans*, personnes non-binaires, racisées, aux sexualités non-hétéronormées, soumises à une hiérarchie de classe, non-valides, …), n’est pas un corps ouvert sous prétexte qu’il ne pourrait faire valoir son droit à l’intégrité devant une loi, explicite ou tacite, qui serait soumise à un régime inégalitaire de domination. De même, que l’enfant reproduise des conduites et des comportements inspirés du régime de conduite des adultes ne les place pas sur le même rapport. L’imitation de la forme d’une conduite sociale, notamment lorsqu’elle est sexualisée, ne la rend pas légitime de la fonction qu’elle emprunte – pas plus que ne le serait l’appropriation culturelle d’un groupe social soumis à la domination d’un autre. L’enfant, même l’enfant précoce et prompt à imiter l’adulte, n’appartient pas au même régime moral.

Ainsi de la même manière, les personnes minorisées socialement font constamment l’expérience de ce défaut de droit, n’ayant pas accès au privilège du droit pratique du dominant. Leur corps apparaît comme un corps ouvert à la possession et à la rupture de leur l’intégrité physique et/ou morale. Plus loin, le corps du ou de la dominant-e ne saurait davantage constituer un corps fermé, inaccessible au rappel de sa responsabilité individuelle devant le corps collectif et social.

Réviser notre vocabulaire pour sanctuariser les sexualités mineures

Le champ de la psychanalyse, tout comme le champ de la loi doivent faire valoir de sérieuses révisions à cette idée que puisqu’il existerait des sexualités mineures, celles-ci pourraient avoir à se soumettre à une autre. Celle-là s’attribuerait une valeur majeure, car cohérente avec l’état inégalitaire du droit pratique et humain au sein de nos sociétés patriarcales.

Or le champ de la sexualité doit être sanctuarisé, et pour être sanctuarisé, il faut pouvoir contrôler son accès. La liberté sexuelle ne peut s’élaborer sans la mutualité du consentement. Qu’il y ait une ouverture sur les stimulations corporelles, sensorielles et plus loin génitales, par exemple, chez l’enfant puis l’adolescent-e, c’est un fait. Mais si on la traite comme une « sexualité », on crée un appel d’air vers la sexualité de l’adulte, et c’est dans cet appel d’air que les situations d’abus peuvent s’engouffrer. La vie corporelle et émotionnelle de l’enfant et de l’adolescent-e est spécifique et propre. Elle lui appartient tout entière.

La naissance progressive des sexualités chez l’enfant et l’adolescent-e doit bien sûr pouvoir trouver un relais de conseil et d’écoute auprès de personnes qualifiées pour le faire (ce qu’une collectivité diverse et bien maillée peut garantir), mais elle ne saurait être traitée comme une « sexualité » établie. Parce que dès lors qu’on emploie ce terme, par effet de langage, on crée une identification, on crée une fiction symbolique, et il est dangereux d’identifier la sexualité de l’enfant à sa propre perception des sexualités. Il y a une prise de possession symbolique, par le langage, qui donne l’impression que la chose est ouverte, qu’elle se manipule comme un langage, lequel est en réalité encore immature chez l’enfant, et c’est dans cette ambiguïté que s’opère le glissement, lorsqu’une limite n’est pas posée, vers les formes d’abus et de pédocriminalité.

Aussi, le vocabulaire, la désignation et la détermination symbolique des caractères individuels sont importants. On a pu voir précédemment qu’employer les mêmes catégories masculin/féminin pour décrire le sexe et le genre crée une confusion et une grande difficulté à définir son propre genre ou à comprendre celui d’une autre personne sans renvoyer symboliquement à la désignation et à l’association à un appareil génital jugé correspondant.

De la même manière, parler de « sexualité infantile » fait de l’expérience singulière et encore indéfinie de l’enfant et de l’adolescent-e une sexualité par laquelle cette idée même de la chose prend le pas, dans le champ symbolique, sur la singularité de l’expérience individuelle. Or celle-ci n’est en fait jamais totalement défini ni choisi, a fortiori lorsqu’on parle de l’enfant. Si les sexualités existent, c’est parce qu’elles constituent, elles, un espace ouvert sur la réattribution des valeurs symboliques de l’autre et de soi, de son propre corps et ses significations, comme étrange et étranger.

Lorsque l’adulte fait irruption dans l’élaboration de la sexualité en devenir de l’enfant, il ou elle fait irruption dans l’élaboration symbolique de son identité, laquelle comprend la perception et l’interprétation des motions érotiques. Il ou elle provoque un déterminisme forcé qui place l’enfant dans un état de stupeur, désarticulé-e d’avec soi-même pour se placer sous la domination de la prescription de l’autre. Les mêmes mécanismes peuvent se produire pour toute personne en situation de soumission face à l’ascendance physique, morale ou sociale d’une autre.

Parler de « sexualité infantile », c’est y déterminer l’enfant et en faire un objet de cette sexualité. L’enfant devient l’objet de la sexualité de l’adulte et est forcé-e de se demander ce qu’il ou elle est pour cet-te adulte. Il ou elle en vient à élaborer une interprétation de son identité perçue comme dépendante d’une chose qui serait « la sexualité de l’adulte ». Or celle-ci appartient à un monde du droit à laquelle l’enfant est subordonné-e. C’est dangereux, car cela provoque une rupture des expériences intermédiaires établies dans le temps et selon les propres termes de l’individu-e en développement et plus loin, une incapacité à se relier aux champs du droit qui lui sont propres.

La dimension symbolique des sexualités

Un-e adulte va de son côté avoir intégré cette cristallisation du domaine symbolique sexuel, pour peu qu’il ou elle soit dans son plain droit. Au contraire, l’enfant a toujours besoin de la permission de l’adulte pour quoi que ce soit. Cette dépendance légale à l’autorisation de l’adulte fait que l’expérience de son propre corps, bien qu’elle puisse amener à l’expérience érotique, ne peut pas fonder un domaine du droit intime qui soit autonome. L’adulte peut toujours l’écraser, et l’enfant doit demander ce que son droit est pour l’adulte. Peut-il exister, même pour des choses qui ne devraient souffrir l’autorisation, à savoir la liberté de l’enfant à user de son propre corps et développer sa perception symbolique et imaginaire du monde ?

C’est ce défaut d’autonomie légale qui déstabilise son domaine. On peut dire que des modèles de sexualités existent et qu’ils attendent l’enfant pour une future auto-détermination. Il est juste très délicat de les projeter sur des individu-e-s qui ne peuvent jouir encore d’une responsabilité morale plaine aux yeux de la loi, que celle-ci soit explicite ou tacite.

Plus loin, la personne adulte peut investir un espace social et symbolique mineur qu’il ou elle estimerait représentatif de l’état moral de son droit à disposer de son propre corps. Même dans des contextes d’oppression, l’individu-e adulte est censé-e pouvoir se prémunir du droit. L’enfant ne peut de toute façon pas investir cet espace pour lui ou elle-même, ni plus les personnes minorisées lorsqu’elles sont précarisées de force, privées de leur droit. Tout cela rejoint la réflexion sur les espaces intermédiaires et leur sanctuarisation concentrique : l’espace intime et non-communicable de l’expérience sensorielle et émotionnelle de l’individu-e d’abord, puis l’espace du premier cercle familial, l’hétérogénéité des espaces sociaux par ordre de proximité, et enfin la société dans son ensemble.

La vie de l’individu-e avec son propre corps doit pouvoir fonder, une fois adulte, une éthique du droit individuel. En son cœur, l’autosexualité peut constituer un geste radical qui fonde l’espace intime et non-communicable, le noyau de l’expérience, comme point de convergence du travail de la personne sur elle-même, sur le royaume symbolique et imaginaire dans lequel elle s’inscrit. Le droit de chaque personne a être légitime dans son corps s’apprend et se conquiert, mais ne saurait souffrir que la dette à un adulte transgressant ce droit n’y demeure éternellement comme une entrave.

1In Donald W. Winnicott, Agressivité, culpabilité et réparation, Ed. Petite Bibliothèque Payot, 2004, Paris.

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