X. Sur l’homoparentalité et autres thèmes

[TW : certains propos rapportés sont susceptibles de heurter les personnes sensibles – violences familiales, viol, homophobie.]

Certaines conversations peuvent entrer sur des terrains conflictuels et certains sujets de société peuvent se trouver à la croisée de plusieurs champs problématiques. Je voudrais revenir ici sur l’une d’entre elles, liée à la question de l’homoparentalité et à d’autres thèmes corollaires.

La conversation a démarré sur l’idée qu’il serait plus compliqué pour des couples homosexuels d’envisager la parentalité dans nos sociétés actuelles, étant donné la violence dont celles-ci font toujours preuve à cet égard, malgré des avancées certaines. Il s’agissait pour la partie en face de moi de mettre en avant d’une part, le besoin inaliénable et compréhensible d’enfant des femmes (et d’hommes) et ici, des femmes homosexuel-les ; mais d’autre part le préjudice pour les enfants adoptés ou nés d’une PMA de ne pas connaître leur père biologique, difficulté qui peut être réelle.

La partie engagée rejetait également la dimension de représentation sociale et symbolique de la parentalité conditionnant le désir d’enfant au-delà de sa valeur même d’expérience singulière, mais prenait appui sur l’idée d’un « destin biologique des femmes » à procréer. Plus loin, elle en vint à considérer plus souhaitable pour un enfant d’avoir ses « vrais parents » – étant entendu ses parents biologiques sous la forme d’un père et d’une mère – quitte à avoir un père qui bat ou viole ses enfants, plutôt que de ne pas connaître son père biologique (plus encore que sa mère). Le trauma de l’absence et de la quête du père serait ainsi plus préjudiciable à l’enfant qu’un père présent et violent, parce qu’au moins, dans ce dernier cas, l’enfant « sait qui c’est » et pourrait se construire à partir de ça. La parentalité et la famille sont donc perçues de manière essentiellement traumatique.

L’exemple d’un-e enfant illégitime né-e dans une famille relativement large est alors pris pour illustrer le poids du sentiment de différence par rapport à ses frères et sœurs nés de plain droit. Le non-dit dans cet exemple particulier et concret, ainsi que le fait que le problème venait moins de l’absence du père biologique de l’enfant, mais du regard des autres marquant cette différence de traitement entre enfant légitime et enfant non-légitime car issu-e de père différent, n’était-il pas alors le vrai problème ? L’aspect social de cette discordance au sein de l’environnement familial n’était-il pas la raison de la souffrance, du sentiment de différence, bien que ce dernier puisse exister autrement sans pour autant se révéler indépassable ?

Le débat s’est ensuite porté sur la question de la PMA et de la GPA et l’argument des dérives transhumanistes et eugénistes de la science par rapport à l’ordre naturel des choses – d’autant plus dans un contexte de crise écologique et de surpopulation. De fait, la partie contestant exprimait l’idée que les couples homosexuels désiraient avoir un enfant de façon égoïste et non pour le bien-être de celui ou de celle-ci, le ou laquelle souffrirait forcément du regard des autres, des moqueries, de l’absence du père biologique et plus loin, du fait d’être né-e dans un cadre « artificiel ». L’argument de culture et de l’analyse des pressions sociales normatives, dans leur contexte politique de hiérarchisation de la société, se trouvait rejeté en faveur de la conservation de la structure typique de la famille nucléaire contre les formes d’homoparentalité ou des familles recomposées, mais aussi dans une réaction confuse aux usages politiques potentiellement fascisant des techniques de procréations.

Encore une fois, mieux vaudrait se construire avec son père et sa mère biologiques, quitte à ce que ces derniers soient l’un ou l’autre violents, plutôt qu’avec un ou plusieurs parents adoptifs sous quelque forme que ce soit. Ces derniers feraient en effet le jeu de la décadence de nos sociétés occidentales dans un contexte de crise mondiale. L’élément moral est ainsi convoqué pour expliquer une détresse qui a des origines (géo)politiques et sociales par ailleurs tangibles.

Nous ne discuterons pas forcément ici de la question de la PMA et de la GPA spécifiquement, qui posent leurs propres enjeux éthiques, mais seulement des aspects idéologiques de l’opposition à l’homoparentalité ainsi qu’aux autres formes alternatives de parentalité. Nous questionnons le refus, d’une part, de reconnaître le caractère normatif des mécanismes de pressions sociales dans les modes de représentation symbolique de la famille, lié à l’impératif de reproduction de certaines structures hiérarchiques sociales et politiques ; d’autre part, le fait que devant une société inégalitaire et violente, qui précarise chacun-e de ses individu-e-s économiquement et moralement, sans égard pour la typologie de sa structure familiale, il faille remettre en cause les modèles minoritaires et non pas les structures de cette société elle-même.

Pour commencer, pour que ce soit clair : non, il ne vaut pas mieux naître et être élevé-e dans une famille à structure typique, quitte à ce que celle-ci violente l’enfant, plutôt que dans une famille à structure non-typique. Parce que les modes d’élaboration de l’identité fonctionnent de façon concentrique, du centre vers l’extérieur. Si les mécanismes de harcèlement scolaire, par exemple, sont indéniablement nocifs à l’enfant et peuvent conduire à une grande souffrance, voire à un passage à l’acte, la soumission à un ordre familial violent n’en est pas plus souhaitable – même face à un harcèlement spécifique lié au fait que l’enfant serait issu d’une famille homoparentale ou d’une autre non-binaire. Partir du constat que nos sociétés sont profondément violentes et que les enfants reproduisent entre eux ces violences à nature homophobe, transphobe, raciste, de classe, validiste ou autre ne justifie pas que par ailleurs, les couples homosexuels, entre autre, devraient se priver d’avoir des enfants sous prétexte de les protéger de ces violences. Au lieu de remettre en cause ces dernières, on continue ainsi de les justifier en soumettant les individu-e-s minorisé-e-s à la peur que ces violences induisent et que celles-ci alimentent dans le même mouvement.

Ensuite, que la question de la surpopulation et des enjeux environnementaux actuels légitiment l’interrogation sur l’éthique des PMA relève du même endroit : ce ne sont pas les techniques qui sont en cause, mais leurs usages, notamment dans des sociétés où les structures collectives faisant office de régulateur sont rendues précaires, voire systématiquement détruites. Si l’enfant ne saurait, dans sa fonction symbolique, se réduire à un objet de consommation répondant à un désir égoïste d’en avoir, et si la fonction symbolique du désir d’enfant doit être mise en jeu de toute façon pour constituer un choix conscient de mettre au monde un être humain, et ce même dans une structure typique, il n’en reste pas moins que ce sont les dynamiques globales et géopolitiques de destruction de l’environnement et d’exploitation stratégique de la pauvreté qui en génèrent les plus gros dommages. Toutefois ces dernières sont plus difficiles à régler que de pointer du doigt les minorités sexuelles et de genre.

La crispation sur le détournement de la norme symbolique– celle-ci liée aux modes de représentation de ce que devrait être une famille et de sa fonction dans la société – amène la partie à considérer plus souhaitable qu’un couple se constitue sans savoir pourquoi et fonde une famille de manière automatique, parce que ce serait la norme d’un destin biologique « naturel », d’un programme simple à suivre, que de prendre acte du caractère contraignant des normes culturelles à l’œuvre renforçant de telles conduites. L’acte biologique de copulation et d’enfantement est certes naturel, mais la constitution de la famille et son caractère social et culturel dans ses formes propres à l’espèce humaine, c’est-à-dire réglées par le langage et établies sur le champ symbolique, est une autre chose qui se déploie et élabore nos expériences de manière relativement autonome.

Ne vaut-il pas mieux, avec une conscience de ces enjeux, mettre au monde ou accueillir un-e enfant dans une famille certes non-typique et comme toute famille, imparfaite, mais aimante et « suffisamment bonne » (pour reprendre le terme du psychanalyste Donald Winnicott) dans le but d’accompagner un enfant au mieux dans son développement et d’ouvrir dans le monde cet espace d’équilibre singulier, que de reproduire aveuglément un modèle unique de réalisation de soi dans la famille, se conformant ainsi au destin social, chacun pouvant tout autant ou non constituer un cadre sécurisant et sain pour l’enfant à venir ?

Certes, nos sociétés sont violentes envers toute forme de divergence à la norme. C’est un fait. Mais devrait-on pour autant dire aux personnes minorisées qu’elles devraient, elles, prendre la responsabilité de « se passer d’avoir des enfants », de ne pas se reproduire, elles et leur mode d’existence au monde, et cela pour « protéger l’enfant » d’une société violente ? Serait-ce encore aux personnes minorisées et oppressées par ces mêmes structures de société de se sacrifier parce qu’il n’y aurait pas assez de place pour elles et pour toute proposition alternative d’une famille qui pourrait être factrice d’équilibre, alors que le modèle dominant poursuit de le faire sans de meilleures conséquences pour nos écosystème politiques, sociaux, affectifs et naturels ? Le défaut d’espaces intermédiaires et de leurs richesses n’est-il pas encore une fois en cause ?

Serait-ce par ailleurs trop « intellectualiser » que de remettre en cause l’argument naturaliste de la normalité du « destin biologique » et d’analyser les vecteurs de pression sociale et symbolique qui viennent se substituer aux conduites dites naturelles, même lorsque les tenants de celles-ci admettent l’homosexualité animale ? Le « dressage de la Culture », pour reprendre l’expression nietzschéenne, n’écraserait-il pas encore et toujours les comportements intuitifs et n’est-il pas à l’œuvre dès l’enfance, dans la relation que l’enfant a avec ses parents ? Quel enfant se construit mieux dans une famille typique subie et fracturée (qui ne constitue pas la règle, quelle que soit la composition familiale) que dans une famille non-typique qui serait au mieux choisie et portée dans l’effort d’un équilibre propre à ses membres ? De même que Monique Wittig critiquait l’injonction faites aux femmes au modèle hétérosexuel dans ce qu’il inclut comme norme sociale contraignante, il faut remettre en cause la pression à reproduire des modèles uniques de représentation de la famille, qu’ils impliquent ou non des couples hétérosexuels et leurs conduites attendues.

Dès lors, pour reprendre l’argument de l’intersectionnalité tel que le développait Angela Davis dans Femmes, race et classe (1983), les diverses pressions à se conformer portées sur les individu-e-s devenu-e-s parents, si ses causes ne sont pas déconstruites à travers l’analyse, ne vont-elles pas impacter fortement le devenir de l’enfant à travers les incompréhensions de leurs parents ou tuteurs-trices ?

Aucun cas ne sera parfait, surtout pas dans des sociétés fracturées comme les nôtres. Néanmoins, nous sommes les produits de nos cultures respectives, à l’échelle globale comme à l’échelle locale et familiale. Le devenir de l’enfant dépend des environnements qui le ou la portent. Et si la méconnaissance d’un père biologique peut indéniablement être une source de questionnement et de crise identitaire, je ne suis pas sûre que cette absence – qui n’a un poids tel qu’en conséquence de la polarisation des structures patriarcales de nos sociétés autour de la figure symbolique du père, de leurs représentations et de leurs violences – soit plus préjudiciable pour l’enfant que les heurts dont peuvent faire preuve les membres d’une famille à structure typique. Ces mêmes heurts peuvent se retrouver dans n’importe quelle famille, quelle que soit sa structure, tout simplement parce qu’elles dépendent des individu-e-s qui la composent.

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