III – Langage, paradoxe et micro-structure

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A quoi tout cela est-il utile ? D’une certaine manière, à quoi sert-il d’élaborer toute une théorie de l’esprit humain si cela n’impacte pas concrètement nos vies ; ou encore comme se le demande l’astrologue Ornella Petit, « quand tous les animaux meurent et les forêts brûlent, peut-on encore s’émerveiller de ce monde ? »1 La question n’est pas anodine parce qu’elle doit dicter aussi une éthique de notre action dans nos écosystèmes sociaux, politiques, affectifs et naturels.

Le langage est un catalyseur de décision. Avec un mot émerge un contrat avec la réalité. Dire ce mot, c’est prendre position, quelle qu’elle soit. Ces positions sont souvent formalisées dans un rapport au social. On prend position face à un auditoire imaginaire, symbolique, qui nous intimerait de nous décider sur le sens à donner à telle occurrence du réel. Comme cette audience est souvent imaginaire et absente du réel au moment où la personne se la présente, la situation du sujet qui prend position est mise en attente. Elle vient comme une vague se résoudre sur la figuration d’une autre audience, d’une autre situation, d’un autre répertoire signifiant.

Le signifiant marche en chaîne précisément parce qu’il figure une audience qui n’a pas lieu, qui ne peut se conclure dans le réel et donc, qui se trouve condamnée à se suspendre. La suspension est la première propriété du paradoxe sensorimoteur, celle-là même qui permet le jaillissement de la conscience de soi, d’un rapport bilatéral et radical au monde, précipité dans le plan imaginaire car coordonné avec aucune action sinon son existence de pur possible.

C’est justement parce que cette suspension est nécessaire pour se retirer du monde de l’action, pour se « désaccaparer » (pour reprendre le terme du philosophe Etienne Bimbenet, dans L’animal que je ne suis plus2), que le flux de pensée se balance de mot en séquence de mots, de signifiant à réseau de signifiants, de prise de position imaginaire à sa résolution sur une autre audience laissée en suspens.

Mais le cœur du signifiant, c’est la tentative de situation du sujet dans un monde imaginaire en perpétuelle suspension, d’où son instabilité. Pour maintenir cette suspension, ce retard du sensorimoteur, c’est l’artificialisation du paradoxe sensorimoteur primaire qui se trouve maintenue par le maintien de l’objet de fascination imaginaire du soi comme autre, fixée dans l’empreinte du langage. Le langage lui-même artifie et formalise, ritualise3 des prises de position de l’individu-e dans le réel et dans le social – de fait, dans le symbolique.

Le blocage du sensorimoteur par sa mise en situation de paradoxe vient réduire la structure d’interaction du sujet avec ses environnements à une micro-structure, une structure écrasée par sa mise à néant fonctionnel. Le rapport radical au monde introduit est un monde sans espaces intermédiaires où tout le tissu sensitif et sensoriel entre les environnements et l’individu-e est hypertrophié. C’est en tant qu’il est hypertrophié qu’il est à la limite entre le réel et l’imaginaire, et qu’il ne peut se résoudre qu’en changeant de mise en situation, qu’en changeant le sens pris par le sujet dans cet effondrement du monde de l’action à la faveur d’un monde du pur possible et du pur sensible.

Cette idée met en lumière l’émergence, dans la structuration de l’appareil cognitif de l’espèce humaine, d’un axe réflexif qui serait l’équilibre, le couple entre cette mise en situation radicale et paradoxale du sujet en tant que vecteur d’investissement sensorimoteur, et le dégagement de l’appareil imaginaire marchant par emprunts de modalités d’action dans le réel (comme la vocalisation et les interactions sociales) et leur autonomisation dans le champ symbolique, destiné à donner le sens que le sujet a dans ces diverses situations.

Un analyse pertinente de ce que c’est que de penser devrait mettre au jour sa grande liberté de définition, aussi de ce qui est des identités individuelles et collectives, du sens, de l’éthique, de l’organisation des sociétés au sein des écosystèmes, et bien sûr du genre, des relations affectives et sexuelles, de l’articulation du plaisir au sein de la matrice symbolique du désir.

Rien de tout cela n’a à être dicté par des modèles traditionalistes sans leur remise en contexte, dans leur histoire et leur genèse, dans leur pertinence aujourd’hui, et dans la réinvention de leur meilleure part.

1Article sur son blog Dans les hautes herbes, https://www.dansleshautesherbes.com/index.php/2019/11/19/quand-tous-les-animaux-meurent-et-que-les-foret-brulent-peut-on-encore-semerveiller-de-ce-monde/

2Ed. Folio essais, 2011.

3Voir le travail en neuroesthétique d’Ellen Dissanayake.

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