II – La dimension subjective : le « corps morcelé »

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On trouve cette idée très intéressante chez Jacques Lacan de la vision subjective du corps comme « corps morcelé ». Cette dimension est d’une façon relative à la phase du miroir où le sujet se perçoit comme un tout, comme un autre. Cet autre n’est pas articulable directement avec le symbolique s’il ne lui est articulé par un tiers parti qui le commente, l’inscrit dans le symbolique. La vision subjective de son propre corps, dans son expérience courante, présente elle un corps articulé à ses fonctions quotidiennes, sensorimotrices et par là, appliqué à ses objets, en d’autres termes morcelé par la variété de ses usages.

Ainsi, cette dimension du corps perçu de l’intérieur comme fonction de ses objets et de ses interactions avec le réel serait un fond à partir duquel viendrait se détacher le plan du symbolique. De cette façon, l’idée du paradoxe sensorimoteur de la main ouverte devant soi occupe la même fonction de bascule que l’expérience du miroir, puisque ma propre main est perçue comme un objet propre à lui-même, complètement séparé de mon corps, autre comme l’est le reflet de ma propre image sur la surface du miroir.

Cette idée de surface, d’aplat où l’action est écrasée et rendue seulement possible en tant qu’elle attend d’être réalisée – qu’elle est retardée –, mise en question et concentrée dans un point de fascination, contraste avec le côté multidimensionnel du corps vécu subjectivement dans son ancrage et dans son immersion au cœur de ses environnements et des interactions dont ceux-ci fournissent les opportunités. Selon le neurobiologiste Francisco Varela, il s’agirait par ailleurs pour n’importe quelle espèce de recréer ces modalités d’interactions plutôt que de les « traiter » de manière binaire.1

Or c’est justement cette binarité, ce caractère frontal et ce mur dressé par l’impossibilité d’agir – si le sujet désire que l’image tienne (sa propre main, son image dans le miroir) – et en même temps l’ouverture radicale du monde autour qui sont introduits par ce point d’entrée de la pensée que serait le paradigme du paradoxe sensorimoteur. Cela dit beaucoup de choses du symbole qui, comme on l’a vu dans le précédent article, procède du signe – notamment du signe qu’il y a quelque chose derrière qui reste en retrait : précisément, soi-même. A savoir si alors, ce « soi-même » deviendrait lui aussi un « déchet » (pour reprendre le terme de Lacan) du symbole.

Il n’y a de symbole que parce que le sujet s’arrête pour considérer ce qui se trouve derrière le signe. Dans le cas des paradoxes présentés, le sujet découvre la fascination de quelque chose qui tient par elle ou lui et une concentration d’énergie (l’action contenue) qui produit sa dimension morale – puisque le sens moral procède de la violence de la chose retenue. Il y aurait également dans le symbole la dimension de la chose concentrée, de la synthèse d’un ensemble par ailleurs multidimensionnel qui concerne l’inscription de l’individu dans le collectif, l’un dans le plusieurs et dans le morcelé.

Parce qu’un symbole est un point de concentration, on peut d’ailleurs arguer que de la même manière que l’équilibre d’une structure nécessite une juste répartition de ses poids, trop de poids sur un de ses points d’attache risquerait inévitablement de faire sombrer la structure elle-même. D’où l’intérêt d’envisager une structure symbolique où tous les points existent de manière individuelle et singulière, entre lesquels on favoriserait les points de contact, de préservation et d’équilibre, plutôt que d’encourager une vision hyper-polarisante du système symbolique.

L’avantage du sensorimoteur, c’est qu’il ne dit rien de la valeur symbolique de l’action. Il statue seulement sur les conditions de possibilité fondamentales de toute action. De considérer la structure mère du matériau subjectif à travers cette dimension plutôt qu’à travers la dimension sexuelle pourrait être un meilleur moyen d’ouvrir à une quantité de modèles de la sexualité même, du sexe et du genre qui n’indiquerait pas une polarité (notamment hétérosexuelle et binaire) donnée comme préalable. Cette configuration peut être très utile pour aborder des questions délicates comme celle de la transidentité, puisqu’elle offre une manière très souple, pour le sujet en reconstruction, de sélectionner les éléments qui seront signifiants pour elle, lui ou iel dans la perception de son propre corps. Le principe de réalité corporelle est ainsi soumis à celui de la liberté du choix de ce qui est signifiant ou non dans l’expression du genre de la personne.

Cela ouvrirait à une discussion plus simple, plus ample et plus détendue sur ce que la psychanalyse peut avoir à nous dire sur le devenir du sujet à notre époque.

1Voir Francisco Varela, Evan Thompson & Eleanor Rosch, L’inscription corporelle de l’esprit, 1993.

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