I – Le bal : l’incendie du signifiant

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Lors du dernier compte-rendu, au sujet des rencontres de l’association Le pari de Lacan du 9 novembre 2019, nous avons fait feu sur quelques concepts-clé de la théorie lacanienne, non tant pour l’excommunier que pour tenter d’en tirer la part qui résisterait le mieux au temps. Nous avons à cet effet souligné les conditions sociales qui étreignent le symbolique, dans la pression qu’elles exercent sur tou-te-s les individu-e-s.

Nous avons en ce sens rejoint, alors sur la question du genre, le constat fait par le psychanalyste Thamis Ayouch que « si le corps est témoin, dans cette captation du regard1, il est alors, par l’inflation fantasmatique propre au voir, situant sous toute perception un irréductible imaginaire, ce qui cantonne une différence des genres, assignée par le socius primitif, à une différence des sexes toute binaire, définie par la logique de l’avoir/ne pas l’avoir. »2

Nous pourrions dire que parce qu’autant que le genre, d’après la théoricienne queer Judith Butler3, se performe, c’est-à-dire met en œuvre les catégories signifiantes de genre, la perception imaginaire de soi répond aux conditions du langage. Le langage est ici entendu en tant que code ou ensemble de signes se substituant à un ensemble d'(inter)actions ancrées dans la mémoire et l’expérience de l’individu-e dans sa relation avec les autres (y compris soi-même comme un autre).

Nous l’avons vu et c’est l’objet de la théorie des trois paradoxes, l’image se substitue et recouvre l’action bloquée, rendue impossible par la retenue, la contradiction violente et non-soutenable de ce paradoxe sensorimoteur suggéré de la main ouverte devant soi. Comme le lieu de l’objet A (qui « ne tient pas, [où il y a] une faille, un trou, une perte »4), cette brèche entre deux mondes – étant celui de l’action et celui de la conscience du possible – doit être littéralement tenue par le sujet. Il s’agit notamment de l’effort constant de maintien d’une conduite du langage corporel, linguistique, symbolique et imaginaire, allant du flux constant de la pensée à notre comportement social.

Puisqu’il faut maintenir, de cette manière, l’identité de la pensée avec elle-même et puisqu’il faut sans cesse la stimuler et garder éveiller jusque dans le rêve son réseau de sens – celui qui constitue l’identité sociale et la phénoménologie de sa réalité –, la chaîne du signifiant constitue cet environnement mobile qui forme un monde – symbolique – dans le monde.

C’est donc un bal qui s’ouvre, quand le réel s’engouffre dans la brèche ouverte par l’avènement de la conscience de soi avec celle de son impuissance à se résorber : soi, sa main et son propre corps. La jouissance se situe dans la perte des limites induite par la circularité du soi sur soi. Le plaisir, lui, intervient bel et bien dans la mise en rapport équilibrée entre le symbolique et le réel.

Le bal des signifiants est ouvert.

Champ symbolique et réseau de sens

Pour définir la fonction du symbole, on peut tomber au détour des Ecrits de Jacques Lacan sur un tel passage, dans « Fonction et champ de la parole et du langage » :

« Le caractère premier des symboles les rapproche, en effet, de ces nombres dont tous les autres sont composés, et s’ils sont donc sous-jacents à tous les sémantèmes de la langue, nous pourrons par une recherche discrète de leurs interférences, au fil d’une métaphore dont le déplacement symbolique neutralisera les sens seconds des termes qu’elle associe, restituer à la parole sa pleine valeur d’évocation. »5

Cette définition du symbole n’est pas sans rappeler l’analyse que faisait le philosophe Paul Ricœur de l’événement sémantique, « qui se produit au point d’intersection entre plusieurs champs sémantiques. »6 A savoir que ce qui fait sens fait sens dans un contexte et qu’un mot, s’il renvoie à une signification particulière dans ce contexte, porte en lui la totalité de ses autres significations possibles et donc, une infinité potentielle diverse de mondes de sens.

Il s’agit donc d’un réseau qui justifie l’interprétation, puisque toute interprétation définit un de ces mondes possibles, ouvert par le champ sémantique engagé. De même, l’hétérogénéité des espaces sociaux et culturels sont autant de mondes d’interprétation et de sens qui justifieraient à eux seuls que nous réévaluerions nos outils de jugement, quel que soit notre point d’entrée.

Ces questions sont pertinentes, par exemple, dès lors qu’il s’agit de raconter un récit qui concerne l’autre, comme le souligne la journaliste Lila Shapiro dans son article « Qui vous a donné le droit d’écrire cette histoire ? ».7 De fait, de même qu’une étude de l’ensemble signifiant dans lequel un événement a lieu éclaire sa compréhension, « l’explication de la métaphore, comme événement local dans le texte, contribue à l’interprétation elle-même de l’œuvre prise comme un tout. »8 On n’est pas loin de l’échange de l’objet a avec sa cristallisation symbolique dans l’objet A, pris pour autre chose ; sauf que devant l’objet signifiant dit a, la mémoire reste interdite et avec elle, le contexte faisant sens pour le sujet.

Néanmoins, on se garderait de considérer un ensemble symbolique donné justement comme donné mais comme construit par une ou des histoires composites, des territoires, des groupes humains. La notion de symbolisme, dans cette perspective, est ainsi approchée par Ricœur :

« En tant qu’interprétant de conduite, un symbolisme est aussi un système de notation qui abrège, à la façon d’un symbolisme mathématique, un grand nombre d’actions de détail, et qui prescrit, à la façon d’un symbolisme musical, la suite des exécutions ou des performances susceptibles de l’effectuer. Mais c’est encore en tant qu’interprétant réglant ce que Clifford Geertz appelle une ‘thick description’ que le symbole introduit une relation de double sens dans le geste, dans la conduite dont il règle l’interprétation. On peut tenir la configuration empirique du geste pour le sens littéral porteur d’un sens figuré. A la limite, ce sens peut apparaître, dans certaines conditions voisinant au secret, comme sens caché à décrypter. Pour un étranger, c’est ainsi que tout rituel social apparaît, sans qu’il soit besoin de tirer l’interprétation vers l’ésotérisme et l’hermétisme. »9

La question de comprendre, que l’on parle d’un-e individu-e ou d’une société entière, serait ainsi de s’accorder sur le ou les sens à donner aux choses, selon la communauté d’intérêt qui y participe. Il est nul besoin de convoquer la chose elle-même pour cela, mais simplement de se mettre d’accord sur ce que nous devrions faire si elle entrait en scène.

Là encore, nous sommes proches de la référence de Lacan aux travaux du Dr. Jones, selon lequel « bien qu’il y ait des milliers de symboles au sens où l’entend l’analyse, tous se rapportent au corps propre, aux relations de parenté, à la naissance, à la vie et à la mort. Cette vérité, ici reconnue de fait, nous permet de comprendre que, bien que le symbole psychanalytiquement parlant soit refoulé dans l’inconscient, il ne porte en lui-même nul indice de régression, voire d’immaturation. »10 D’une certaine façon, l’objet réel visé du symbole reste discret, fuyant le signe qui le remplace sur la scène signifiante.

D’où l’angoisse de voir surgir la chose elle-même, puisque nous nous sommes tellement habitué-e-s à l’éviter du regard, à détourner ce dernier vers autre chose. Selon l’étude que la psychanalyste Isabelle Espérou fait du séminaire de Lacan sur l’angoisse, l’élaboration du fantasme – dont Ricœur assurait en parlant de l’imagination qu’il serait une « dimension du langage » – œuvrerait pour maintenir le réel à distance. Ce serait alors à l’angoisse que reviendrait la charge, « en tant que seule traduction subjective de l’objet », de se faire « la messagère du sujet à venir ».11 Ce sujet se manifesterait sûrement au langage au regard d’une perte.12 Mais laquelle ?

Le bal et la dette

C’est qu’une fois que nous sommes lancé-e-s dans la danse, nous contractons une dette. Il y a un rythme, une cadence, une conduite à mener ; en un mot, des codes. Dans l’identité, une fois que nous avons souscrit à ces liens sociaux et humains qui font que les autres nous reconnaissent, l’inertie du réseau signifiant qui a été tissé par le temps, l’expérience et la mémoire rend plus difficile une sortie de route.

A partir du moment où, accord sur accord, un ensemble dense a été conclu et sédimenté qui vient à définir ce qu’est la réalité dans laquelle l’individu-e évolue, et à partir du moment où chacun-e participe d’accords passés avec d’autres dans des mouvements réciproques, défaire ce réseau de ce qui fait sens comme monde est souvent lourd de conséquences. Il faut donc soutenir, par l’effort d’une conduite constante de la pensée de soi, un monde qui tienne pour que les autres nous reconnaissent encore comme faisant partie d’un monde possible, qu’il ne faudrait dès lors pas cesser d’actualiser, sous peine de se retrouver expulsé-e, isolé-e, marginalisé-e – hors monde.

La jouissance dans ce contexte, c’est espérer que les autres ne nous arrêtent pas, qu’ils retiennent ce monde un instant pendant que le sujet effectue pour lui- ou elle-même une sortie de route. C’est pourquoi la jouissance est si radicalement opposée au plaisir puisqu’elle ne peut se construire avec les autres mais en fonction de leur intervention ou non dans le bal des signifiants qui nous renvoie d’occasion de conclure en évitement de toute conclusion – parce que dès lors le sujet devra lui-/elle-même participer et soutenir le monde social de façon responsable, c’est-à-dire que le sujet devra se tenir disponible pour répondre de sa participation.

C’est pourquoi la fonction du phallus est une erreur : parce qu’il n’y aurait que celui ou celle qui veut croire l’avoir qui se place en situation de dette. En dette, parce que la jouissance et parce que cette jouissance nécessite la tenue, par le tiers autre qui atteste de mon existence à ma place, du monde de sens garantissant mon identité – comme identité à l’idée que l’on se fait de moi-même.

Voilà pourquoi la logique phallique, quelle soit saisie dans sa formulation lacanienne ou dans son caractère de dette sociale effective, à travers les enjeux politiques de nos sociétés patriarcales, échoue fatalement à faire sens dans le lieu où le sujet peut se reconstruire : parce que l’endroit où se situerait le sujet dans la jouissance est précisément l’endroit où il se détache de sa fonction propre dans le champ symbolique du social.

Le sujet danse mais ne peut pas laisser danser. L’équilibre de la dette est compromis par l’impossible échange, non entre l’objet a moteur et le détachement du sujet dans sa tentative d’absorption, mais entre deux fonctions singulières et radicalement différentes l’une de l’autre, acceptant un partage équitable et total de la dette, sous condition d’entente. Radical veut dire ici que non pas l’une serait la négation de l’autre, phallique ou pas-toute-phallique, mais que la fonction autre n’aurait pour ainsi dire aucun compte à nous rendre, sinon de désirer examiner la dette dans un espace commun aux deux parts.

C’est ainsi dans l’espace intermédiaire entre les deux sujets que se situe l’espace et l’objet communs, et c’est autour de cet objet commun que le partage et la danse peuvent enfin avoir lieu et déclarer les noms qui y tiennent.

1« Le genre, à mon sens pour le définir, le terme capital, je ne suis pas le seul à le dire d’ailleurs, c’est celui d’ « assignation ». Assignation souligne le primat de l’autre dans le processus. », Jean Laplanche, Sexual. Lasexualité élargie au sens freudien, PUF, 2003, p. 167.

2In Thamy Ayouch, « Le corps, un témoin ? Psychanalyse et différence des sexes », Recherches en psychanalyse, 2013/1 n]15, p.55-56.

3In Judith Butler, Trouble dans le genre, 1990.

4In Jacques Lacan, Le Séminaire, Livre IX, L’identification, leçon du 15 novembre 1961.

5In Jacques Lacan, Ecrits, ed. Seuil, 1966, p. 295.

6In Paul Ricœur, Ecrits et conférences 2 : Herméneutique, « La métaphore et le problème central de l’herméneutique », ed. Seuil, 2010 (1972), p. 108.

7Sur le magazine en ligne Vulture, article du 30 octobre 2019 (en anglais).

8Idem, p. 121.

9 In Temps et récit : 1. L’intrigue et le récit historique, Ed. Seuil, coll. Points essais, 1983, pp. 114-115.

10Op. cit., p. 294.

11In « L’objet a… « L’angoisse est sa seule traduction subjective » »,Collectif : Journée inter-cartels 2018, association Le pari de Lacan, ed. La Petite Librairie, p.45.

12Idem, Parthena Avramidou, « A propos de l’idée d’amour : de « nous sommes un » à l’ « Un du signifiant » à partir de la lecture du séminaire XX », p. 73.

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