[Compte-rendu] A qui s’adresse la psychanalyse ?

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Compte-rendu de la journée séminaire de l’association Le Pari Lacan, « Les choses de l’amour », le samedi 9 novembre 2019 à Toulouse

Ce samedi 9 novembre 2019 a eu lieu une journée séminaire de l’association Le Pari Lacan à Toulouse, intitulée « Les choses de l’amour ». Ces rencontres se sont déroulées en trois temps : de 10h à 12h, le collectif Psychanalyse, politique et d’elles d’amour a laissé place à l’intervention d’Ines Lassagne, Mina Boussard Kubiac et Annie Latapie pour un retour sur l’atelier de philosophie qu’elles animent depuis 3 ans avec des jeunes placé-e-s en ITEP (Institut Thérapeutique Éducatif & Pédagogique). Elles ont témoigné du déplacement du savoir du corps éducatif et soignant aux jeunes eux/elles-mêmes au sein de ces ateliers, de même que d’un déplacement de la temporalité par rapport au temps impersonnel des soins quotidiens. Puis Dominique Assor a évoqué sa propre expérience d’analyste en établissement, sous le titre « Le risque est de s’institutionnaliser ». Ce fut l’occasion pour lui d’évoquer la question de la singularité à travers la métaphore du jazz, du rapport entre tradition collective et individualité.
De 14h à 16h, dans le cadre de l’atelier « L’amour, l’a-mur »,
Fabienne Guillen est revenue sur quelques uns des concepts freudiens et lacaniens liés à l’amour et au désir, sous le titre : L’amour a sa raison… (Le nouvel amour)
Elle y reprit un passage du séminaire XX de Jacques Lacan intitulé Encore, où celui-ci se souvient d’un poème de Rimbaud et précisément de cette phrase : « L’amour, c’est le signe… de ce qu’on change de raison… c’est-à-dire on change de discours. » Sans doute pourrait-on parler, dans l’analyse, d’une forme expérimentale d’amour dans le transfert.
Enfin, de 16h à 18h, dans la partie intitulée « La mise en commun », Aïssa Bakir a effectué un retour à la langue amoureuse et poétique elle-même, qu’il a titré : Retrouvailles dans la salle des pas perdus. Revenir de façon nostalgique à la « lalangue » chantante de la lettre amoureuse, elle-même signe de quelque chose d’autre, nous aiderait peut-être à nous réapproprier la matière sensible de l’expérience amoureuse.

Retour de flamme sur le signifiant

Cette journée, pour enrichissante qu’elle fut, fut aussi l’objet d’une vive polémique, avortée pour le respect du cadre qui n’y était pas propice. En vérité, elle fut de la même nature que l’objection qui surgit à l’occasion de la mise à ciel ouvert du Cardo, à savoir la remise en question des catégories symboliques du sexuel et du genre, notamment, dans la théorie lacanienne.

Disons-le tout droit : certes, le Phallus, la fonction Phi, n’est pas l’organe génital mâle. La critique ne se porte pas là-dessus. Lacan dit de tout signifiant (dans son séminaire sur le transfert) qu’il renvoie toujours à un autre signifiant. C’est ce qu’il appela la chaîne signifiante, dont le concept, comme celui de transfert, est toujours pertinent aujourd’hui – notamment parce que ce sont des structures techniques, presque mécaniques, qui peuvent servir de support à l’articulation symbolique.

Néanmoins, cette chaîne ne tourne pas à l’infini. Il y a une butée et à un moment donné, le renvoi au signifiant achoppe, tombe sur un trou. C’est là qu’intervient l’idée de la fonction Phi, du Phallus, qui serait une fonction symbolique de l’objet A, l’objet catalysant le désir du sujet, qui ignorait le déplacement à l’œuvre, puisque ce qui serait agissant dans son désir, ce serait un objet qu’il ignore, c’est-à-dire l’objet a.

L’objet a, l’objet « réel » du désir du sujet, serait l’objet que le sujet lui- ou elle-même ne se formule pas, mais qui pourtant motiverait le renvoi d’un signifiant à un autre, à la quête d’un objet illusoire – l’objet A – et par là inaccessible puisqu’il serait alors pris pour un autre. C’est justement dans la théorie lacanienne ce pourquoi le signifiant n’atteint jamais son but, qu’il « n’y a pas de rapport sexuel » parce que précisément, le sexuel lui-même dans sa forme évidente serait pris pour autre chose, c’est-à-dire pour l’objet du désir qui échappe à la représentation.

Nous allons couper court à d’interminables détours théoriques, en disant simplement que si le signifiant rate toujours son objet, c’est bien entendu parce qu’il dit autre chose – le signifiant se dit lui-même en référence à un objet d’expérience – et qu’il dit autre chose parce que le signifiant dit ce que le corps concrètement ne saisit pas ou cesse de saisir – mais saisit virtuellement autre chose.

Plus simplement, l’usage de la pensée nécessite le blocage du sensorimoteur à l’endroit de l’objet qui fait idée, qui fait possible, dont le premier dans notre genèse en tant qu’espèce fut probablement l’émergence de la main dans la vision et la contradiction que cette dernière opère dans le champ de la coordination sensorimotrice (du moins c’est le postulat développé par la théorie des trois paradoxes, avec le paradoxe du mot « moi » et celui de l’expérience du miroir).

La main que je peux tenir fixe devant moi n’est plus la main qui me sert de manière intuitive de moyen, de vecteur entre mes perceptions sensorielles du monde qui m’entoure, la stimulation d’un objet particulier et l’effort moteur pour m’en saisir. Devenant l’objet même de mon intérêt, je ne peux saisir ma main, par réflexe, avec elle-même. Il y a une contradiction dans les termes, cette main devient fantôme en même temps que l’action de saisir devient impossible et dès lors, pour reprendre le style de Deleuze, un possible car elle ne serait que possible.

Toujours est-il qu’un retard est introduit dans la réponse neuronale et sensorimotrice à la chose et que c’est dans cet espace ouvert de retard, d’être témoin de l’action que je ne peux pas réaliser (alors que c’est « à portée de main »), que celle-ci renaît, revient comme idée, peut-être comme signifiant, mais justement un signifiant paradoxal parce qu’il est irréalisable. A entendre que les fondements de la pensée humaine et de la fonction du signifiant et du symbolique sont probablement nées, non du sexuel, mais du manuel et du sensorimoteur. (De même, le mot « moi » ne peut viser entièrement son objet sans en sortir pour impliquer l’autre. Et pour me voir comme autre dans le miroir, il faut que je m’immobilise moi-même en tant que corps.)

Et cela est cohérent avec le fait que contrairement à l’inconscient, au transfert et à la chaîne du signifiant, le Phallus est une catégorie symbolique, calquée sur une confusion entre la pensée comme structure sensorimotrice contrariée et le sexuel comme moteur (a)socialisant. En tant que catégorie symbolique, elle porte son degré de contingence et de conditionnement social et culturel. Le Phallus a été élu par Jacques Lacan au rang d’équivalence symbolique, sans pour autant exclure qu’on puisse relativiser sa fonction – notamment, relativement à l’organisation sociale et symbolique des rapports de force agissant et signifiant au sein de la société et de l’époque qui ont vu émerger sa théorie.

Par ailleurs, l’élection du Phallus est critiquable dans son caractère exclusif. Du fait de sa fonction de référent ordonnateur de l’ordre symbolique – quoi qu’on en dise inspiré du sexe masculin en tant « qu’il se voit » et fait événement, qu’il est du réel et qu’en effet, le signifiant échoue, comme face à tout réel, à le résorber –, cette élection entretient la cohérence de ces mêmes structures sociales hétéronormatives qui conditionnent l’apprentissage au monde de tou-te-s ses individu-e-s.

Dès lors notamment, l’expérience des femmes est interprétée et formalisée à partir de ce référent comme manque et surplus de désir pour une chose que les hommes seraient supposés avoir mais, comme un jeu de dupes ou de miroir aux alouettes, qu’ils n’ont pas. Ce point souligne une autre confusion qui est celle entre plaisir et jouissance. En plaçant la quête de l’objet du désir du côté du « plus-de-jouir », la théorie lacanienne condamne le sexuel à son rôle dans le bal des signifiants. Ce perpétuel renvoi d’un signifiant à l’autre motive la quête de l’objet A pris pour un autre, le petit a, contraignant le symbolique à seulement perdre le sujet.

Le symbolique échouerait, provoquerait une coupure vis-à-vis de l’objet réel du désir, parce qu’en fait, le symbolique, s’il nous condamne à nous faire tomber dans un trou, ne pourrait pas se construire. Mais par quoi est-il construit ? Or c’est bien ce que ce référent du Phallus se propose de faire, mais pourquoi lui ? Simplement parce qu’en effet, dans nos sociétés patriarcales, c’est comme ça que ça se passe. La psychanalyse se bornerait alors seulement à en faire le constat, sans se donner les moyens de répondre autrement, c’est-à-dire donner les moyens d’assumer le point où le signifiant achoppe – qui n’est pas le sexuel, sinon condamné au sexuel – et d’aider le sujet à rééquilibrer l’ordre symbolique dans lequel il ou elle vit ?

A qui s’adresse la psychanalyse ?

Car au fond à qui s’adresse la psychanalyse ? A celles et ceux qui la comprennent et la désirent ? Faut-il être strictement hétérosexuel-le pour la comprendre, au risque d’avoir le narcissisme de percevoir sa singularité déviante comme une généralité ? Le postulat de la « différence des sexes », de la complémentarité naturelle entre le mâle et la femelle, et au fond la fascination pour le pouvoir de celui ou celle qui jouerait « à l’avoir », ce phallus, tout ça ne nous parle-t-il pas de la faillite du symbolique à se construire sous cette forme à l’endroit où la théorie lacanienne l’aspire ? Les femmes, entre « pas toute phalliques » et « faisant l’homme », seraient-elles condamnées elles-mêmes à être les jouets de ce bal des signifiants ? Et qu’en est-il des théories du genre dont il faudrait « férocement se défendre » ? Ne voyez-vous pas à quel point les codes que vous empruntez vous-mêmes inconsciemment pour prendre votre place dans l’ordre social, dans le groupe, sont dictés par l’histoire, la culture et ainsi normés ?

En séparant le signifiant, l’extrapolation du possible imaginaire sur la chose impossible du sexuel en déportant sa genèse du côté du paradoxe sensorimoteur, le référent symbolique du Phallus tombe comme moteur ou catalyseur et devient un signifiant symbolique parmi d’autres, qui a son histoire et sa contingence. Cela veut dire aussi qu’il peut y en avoir d’autres, comme – surprise – la vulve, qui est tout aussi visible, agissante ou signifiante, ou bien les intersexuations, ou tout une autre quantité de modèles d’expérience qui, en-dehors de la tyrannie du système de différence hétéronormatif et binaire, ont leur pérennité à partir du moment où l’on considère que le rôle de la psychanalyse, au-delà d’élaborer des théories, c’est de permettre aux gens de comprendre ce qui est signifiant dans leur corps et dans leur vie, et de réorganiser leurs perceptions, organisations et orientations symboliques en correspondance.

La psychanalyse, dans sa fonction subversive, a pour devoir éthique de ne pas faire le jeu de modèles de société brutalisant pour tous les points de vue divergents, et fondamentalement inégalitaires. Le rôle de la psychanalyse est de résister, non pour sa propre survie et ses enjeux de pouvoir, mais pour les habitants et habitantes de la même cité. Il y a une notion de vivre ensemble qui est la belle leçon de ces jeunes de la première intervention, avec ce constat des intervenantes : « eux, c’est aussi nous ».

Par ailleurs, je m’élève contre l’entretien d’une vision de classe de la société, où les travailleurs-ses du sexe, les « prostitué-e-s », peuvent être comparé-e-s, encore aujourd’hui, à des « objets ravalés » ou « négligés », sous prétexte que nos sociétés les considéreraient comme tel-le-s. Ce n’est pas rendre servir à la collectivité, qui elle-même ensuite impacte les familles, les groupes sociaux et les individu-e-s et réciproquement, que d’entretenir ne serait-ce que pour soi-même cette vision séparatiste et exclusive des choses. C’est ignorer les points de vue singuliers qui la composent, et que pourtant vous revendiquez.

Vous voulez savoir pourquoi cette revendication autour de la relativisation du Phallus ? Ce n’est pas parce que je ne comprends pas la théorie, mais parce que je me pose la question de savoir si elle est juste. Et compte tenu de tous les points de vue et toutes les expériences du monde qu’elle exclut, je dirais que non, elle n’est pas juste.

Car à qui s’adresse la psychanalyse sinon ? Il faudrait qu’elle puisse s’adresser aussi bien à la personne hétérosexuelle blanche relativement aisée et instruite qu’aux putains que vous dénigrez. Il faudrait qu’elle puisse s’adresser aux lesbiennes, aux homos, aux trans*, aux intersexes, aux non-binaires, aux bis et à tous les autres. Il faudrait qu’elle puisse s’adresser aux migrants, à leur détresse, et même plus loin à toutes les « minorités » que la France, pour ne parler que d’elle, néglige. Il faudrait qu’elle puisse accueillir les invalides, physiques ou mentaux-les, et il faudrait qu’elle puisse considérer le viol comme autre chose que quelque chose « qui passe », qu’elle entende cette souffrance, et la charge mentale des femmes* dans tout leur ensemble complexe et ses minorités.

Parce qu’il y a une urgence, et qu’il y a nombre de gens qui attendent beaucoup de nos réponses à ces enjeux, à cette urgence, au fait que le modèle capitaliste néo-libéral nous aspire, nous, notre temps collectif et nos temps individuels, nos vies. Et aussi, parce que j’aime la psychanalyse, que je crois en sa marge de progression et en ses principes fondamentaux autres qu’idéologiques. Que je crois en la pluralité des savoirs et des approches, à la co-élaboration, à la fraternité et à la sororité.

Cela, aussi, est une chose de l’amour.

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