VIII. La dynamique des fluides, modèle vulvaire et mathématiques

Les univers masculins se sont en large proportion constitués dans l’histoire selon le modèle du rectiligne. Il pourrait être argumenté que les constructions géométriques et le domaine architectural, longtemps dominés par des hommes, y étaient plus portés. Mais si, juste un instant, nous émettions l’hypothèse que cette tendance à contraindre le réel au rectiligne était peut-être, d’une certaine manière, une réponse à la propension des femmes à émettre des fluides ?

Alors que ces dernières maculent et marquent régulièrement leur environnement immédiat – quelque chose qui n’est pas sans rappeler les hypothèses d’ « artification », d’empreinte sur le réel, de la philosophe Ellen Dissanayake –, que pouvaient bien avoir à faire les hommes de leur côté ?

En quoi le sens aiguë de l’évidement, de l’épanchement, de la « soustraction », pénètre les univers féminins, et pourtant est nié par la formulation patriarcale d’un monde humain rectiligne ? Car il faut l’avouer, la symbolique de la vulve et son irréductibilité à un schéma unidimensionnel ont sans doute, dans cette perspective d’écrasement linéaire, participé à son effacement.

Le fluide pour lui-même, s’il ne peut être réduit à une forme géométrique qui se puisse appréhender du point de vue d’un référentiel rectiligne, est presque systématiquement écarté. Même des principes comme celui de l’entropie des gaz en physique, dans le second principe de la thermodynamique de Ludwig Boltzmann, postulent l’étude de tendances prédictibles à une échelle macroscopique.

Or il pourrait exister d’autres modèles, symboliques, mathématiques, ontologiques, philosophiques, qui s’attacheraient moins à décrire des tendances susceptibles d’être contrôlées que des phénomènes beaucoup plus erratiques – dynamiques certes, mais incluant dès le départ une donnée qui fait objet de fascination en physique quantique : la notion d’identité contradictoire, c’est-à-dire d’ubiquité.

L’objet du rectiligne est d’instaurer une directionnalité, une téléonomie : à quoi ça sert ? D’une, à établir un système de différence : un point est différent d’un autre et c’est dans l’écart qu’on mesure l’étendue et donc, la puissance d’une distance. A quoi cela m’est-il utile pour ajouter une valeur à mon action ? Justement parce qu’établir une différence entre deux points, c’est instaurer une mesure de contrôle. Entre ces deux points de valeur, on provoque une mesure positive, qui est perçue comme un gain. Or dans la logique rectiligne, on l’a vu, la perte des fluides est une soustraction puisque le fluide est collatéral au solide, qu’il en est le déchet, la part non-assimilable au modèle. Ainsi l’est-il perçu également dans la logique psychanalytique traditionnelle.

De fait, si nous abordions la chose du point de vue d’une logique d’imprégnation, la perte des fluides ne serait plus une perte. Elle serait un mélange, une application, et ce de manière assez subversive parce que remettant en cause les fondements des systèmes rationnels légitimant nos structures de mesure et d’interprétation occidentales. Et c’est là que cela devient intéressant du point de vue des mathématiques puisqu’en mathématique, la logique des ensembles admet des fonctions d’application libre relativement souples. Un ensemble de valeurs trouve une application dans un autre ensemble, en passant par le prisme, par la déformation d’une fonction, dont résulte une image correspondante. L’image est une conséquence de cette application, pourtant les deux ensembles (l’ensemble source et l’ensemble image) sont séparés.

Nous avons déjà vu qu’il n’y avait de perte des fluides que d’une idée que les fluides seraient une matière inerte, morte, sans valeur ajoutée au système symbolique dans lequel opère l’interprétation. Or si nous suivions une logique d’imprégnation, il y aurait certes une première séparation, c’est-à-dire l’événement de l’effusion, de l’épanchement, qui rompt l’unité dans l’attention de la personne à son environnement et l’alerte que quelque chose se passe. Mais dans cette structure qui est la structure du trauma, intervient la phase unificatrice du trauma lui-même, où le sujet associe à sa part « active » (le choc) et sa part « passive » (le sujet sensible) la marque laissée par l’événement .

Aussi un modèle rectiligne binaire voudrait nier la part également active du sujet qui lie le résultat du choc, de l’événement et son identité propre à celle de l’objet, de la marque que quelque chose est arrivé.

Il n’y aurait pas tant de séparation, de perte qu’au contraire un dédoublement puisque les femmes (cis mais aussi d’une certaine manière, trans*, non-binaires et intersexes puisque après tout, des fluides y sont tout aussi agissant) se voient représenter une part d’elle-même particulière dans leur environnement immédiat, à travers la marque laissée par leur épanchement. A partir de là, elles en sont immédiatement tenues pour responsables – responsabilité de laquelle il leur est appris qu’elles devraient se sentir honteuse et tout de suite, en effacer la trace.

La marque du corps est de la responsabilité du même corps et donc d’une certaine façon, le reflet de la vie psychique de la personne basée sur le principe de responsabilité, c’est-à-dire sur la dette morale. Toutefois il n’en reste pas moins que la personne et ses fluides constituent un ensemble – le corps et son application dans le réel.

Que fait le modèle rectilinéaire de son côté : il coupe les ensembles fluides. Il bâtit des murs en tamisant la terre, des ponts au-dessus des rivières, des formes géométriques fixes pour encapsuler des portions de monde. S’il n’est pas exclusivement masculin, ce modèle a été largement confisqué par les groupes d’hommes, par exemple durant l’évolution de nos sociétés occidentales.

En séparant les espaces par une ligne, vous stoppez, du moins symboliquement, l’imprégnation. Si le fluide passe de l’autre côté, il est une perte de l’autre. L’effort de jonction des deux identités corollaires, c’est-à-dire le fluide et moi, doit décider d’une fracture. L’imprégnation ne peut exister que dans un monde meuble. Le monde rectiligne est, pour le dire cruement, un monde de la fausse-couche.

Ce que nous voulons dire par là, c’est qu’un modèle symbolique vulvaire, pour la psychanalyse comme ailleurs, doit prendre en compte impérativement une des spécificités radicales de l’expérience féminine, c’est-à-dire la singularité des fluides (revendiquée avec virulence par les mouvements féministes des années 70, notamment à travers l’exposition des règles). Un tel modèle constituerait un paradigme scientifique, mathématique et épistémologique propre, basé sur les mécanismes d’imprégnation de l’identité et des systèmes de reconnaissance.

Un modèle vulvaire est fondamentalement transgressif, car fondé par l’association double entre la source d’une image (le corps) et son reflet (le fluide). Au lieu d’insister sur la séparation entre les deux, par une coupure rectiligne, le modèle vulvaire insisterait lui sur la perméabilité entre eux et ainsi, sur le gain constitué par le fluide, et non plus sur sa perte.

C’est dans les mécanismes d’imprégnation, dont Ellen Dissanayake émettait l’hypothèse qu’ils auraient pu être à la source du sens esthétique, que de nouveaux schémas de coordination conscients et inconscients pourraient être mis en œuvre. Il ne s’agirait plus de clore l’objet en cherchant à évaluer à quoi cela sert, mais d’en attester la preuve d’une identité de corps.

Un modèle vulvaire aurait ainsi la capacité de transférer la charge fluide liée au travail du corps réel et symbolique des femmes, d’une dynamique de perte et de confiscation à une dynamique de gain et d’augmentation symbolique du réel. Les fluides seraient ainsi perçus à l’égal d’un imaginaire vulvaire riche, de même que de l’ensemble des actions faisant effusion du corps des femmes* dans leur ensemble complexe (cis, trans*, non-binaires, intersexes), c’est-à-dire une application de leur situation ontologique et de fait, l’instauration d’une topologie particulière de la symbolique féminine dans le monde.

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