VII. Définition du genre, langage et sexuation

Que dit-on quand on parle de libérer la parole ? Contrarie-t-on la croyance que certaines paroles valent mieux que d’autres ? Il y aurait des paroles légitimes, et il y aurait des paroles, si ce n’est illégitimes, du moins négligeables. Les paroles mineures ne représenteraient ainsi pas le « tout » de ce qui constitue une société. Une société ne serait, pour ainsi dire, pas un agrégat de personnes, mais se fonderait sur certains principes de reconnaissance, des valeurs et des croyances, des buts communs.

Or, lorsque l’on observe l’état de fracture de nos sociétés actuelles, nous pourrions nous demander quels sont ces buts et à quel point nous serions tenu-e-s en dette de les accomplir ou de les laisser s’accomplir. Quoi qu’il en soit, ces ensembles de principes, de valeurs, de croyances et de buts sont censés être formalisés par un autre ensemble conjoint qui serait un ensemble d’accords, dont un des plus éminents dans nos sociétés est celui qui fonde les systèmes politiques patriarcaux.

Nous nous mettrions ainsi d’accord sur ce qui fonde l’identité d’une société et quels en sont les termes. Or l’on voit que manifestement, la représentation et la prise en compte égale de toutes les paroles n’est pas effective, sous un prétexte d’urgence et de crise politique, économique et sociale. Puisque tou-te-s n’ont pas les moyens de résister à des crises systémiques lourdes, car précarisé-e-s, il apparaît « naturel » que par défaut, les structures résilientes se maintiennent et permettent à ladite société de perdurer.

Quelles sont alors ces structures résilientes, si ce ne sont celles qui ont pratiqué la culture du monopole pendant ces dernières décennies ? Parler d’un système patriarcal, c’est parler d’un système de monopolisation du pouvoir au sein d’un espace de circulation et de placement des biens, du patrimoine, dont la valeur peut atteindre aujourd’hui des proportions inimaginables auparavant et qui dans leur grande majorité, sont couvés et défendus par des hommes de pouvoir et d’influence.

La défense de ces biens, physiques ou moraux, étant le premier enjeux des lieux du pouvoir effectif, il est « naturel » qu’une série de lois pratiques se dégagent pour maintenir des structures hiérarchiques où les lieux du pouvoir ne peuvent être renversés. Un des moyens les plus efficaces de le faire, est d’assigner arbitrairement la part restante de la population à une place destinée à limiter ses moyens d’accès à ces lieux du pouvoir politique, économique, social.

Ces mêmes lois sont justifiées par l’assignation, par le langage, aux places définies pour recevoir la classe désormais rendue impotente de la population. Ces espaces d’impotence politique individuels réduisent les membres du corps social, privés du recours à la réécriture des lois pratiques – c’est-à-dire des lois souvent tacites qui règlent l’usage physique et symbolique du pouvoir en société –, à l’état d’attente.

En assignant aux femmes, notamment, un devoir d’attente et d’obéissance, dans le seul but de conserver le partage exclusif des lieux du pouvoir, le cercle des hommes d’influence étend également les conceptions du rôle de la sexuation, de la poussée génitale à celles de la réalisation politique. L’analyse du signifiant symbolique du phallus par le psychanalyste Jacques Lacan est ainsi pertinente vis-à-vis du fonctionnement effectif de nos sociétés.

La sexuation féminine ne pourrait pas, dans ces termes, correspondre à une réalisation puissante des individues dans les lieux du pouvoir politique. Rappeler sans cesse les femmes à leur devoir de corps, de réalisation biologique, d’enfantement et de ses conséquences, c’est-à-dire l’assignation à résidence ou à tout autre espace d’impotence politique, est aussi instituer les modalités de toute réalisation politique en elle-même.

Symboliquement, la vulve ne représenterait pas, dans ce contexte, un lieu de pouvoir politique si ce dernier n’est pas constitué dans son caractère de « différence » vis-à-vis des lieux admis, et donc en dissidence avec eux. De même, les corps trans*, non-binaires ou intersexués ne sont pas admis mais, d’une certaine manière, assignés à la résidence, à l’attente du droit d’être représentés ou non depuis ces espaces d’impotence jusque dans les espaces intermédiaires menant à la parole publique.

Le travail nécessaire effectué actuellement pour l’écriture et la reconnaissance du droit des personnes trans* et intersexes (voir par exemple, Benjamin Moron-Puech, https://sexandlaw.hypotheses.org/ ) est ainsi capital pour une définition plurielle des genres susceptible d’ouvrir des voies de passage entre les espaces privés et les espaces publics. La loi écrite tente de se faire la représentation fidèle d’une loi pratique en perpétuel changement, tout simplement parce que les définitions changent elles aussi.

Ce qui fait société, pour reprendre les mots courageux de l’actrice Adèle Haenel dans son témoignage d’agression sexuelle à Mediapart, se fait bien, au contraire d’une position idéologique, dans la pratique, par agrégat d’individualités singulières. La majorité d’entre elles, malgré le droit de vote et les leviers de consommation, n’ont pas accès à la parole publique et politique ; les autres se l’accaparent et la défendent pour eux- ou (plus rarement) pour elles-mêmes.

La question du pouvoir politique des femmes, personnes trans*, non-binaires et intersexes – ainsi que de celui, entre autres, des personnes en situation de minorisation raciale, dans le sens où elles sont réduites au seul attribut de leur couleur de peau et de leur origine, et de celui des appartenances de classe –, ces questions ne sont un problème que parce que les lieux du pouvoir ont été retirés, ont été extraits, dans les faits, des espaces publics, pour être relégués à des instances privées qui agissent dans l’intérêt de la conservation des biens et du contrôle des lois pratiques. Tout cela a lieu selon toutes les apparences de la démocratie et des efforts de coercition au consentement des populations (voir également, Juan Branco, Crépuscule, 2019).

La formulation capitaliste de cette conservation agit, elle, par ponction des ressources et la suppression des structures et espaces collectifs et intermédiaires (Pierre Bourdieu, « L’essence du néolibéralisme », Le Monde Diplomatique, mars 1998). L’application des moyens de coercition des masses en démocratie a, de son côté, été historiquement théorisée et mise en œuvre avec le développement du système des relations publiques ; notamment avec la figure d’Edward Bernays aux États-Unis, dès la fin de la Première Guerre Mondiale au sein de la commission Creed.

La « fabrique du consentement » est aussi une fabrique de nos imaginaires collectifs et inconscients. Tout cela passe par le langage, selon divers registres de signes allant de la parole à l’image. Comme le démontra admirablement la journaliste Naomi Klein dans La stratégie du choc (2007), il s’agit de marquer les consciences de signes voués à être perçus de manière traumatique. Tout ce que nous désirons alors, c’est le retour à l’ordre et à la paix, dussent-ils nous être accordés sous condition de perte de libertés.

La sexuation de son côté est fatalement signifiante, on l’a vu, car elle est agissante. C’est une poussée, qui à la faveur de nos environnement sociaux, peut ou non résulter symboliquement en des chances de réalisation sociale, affective et politique. Le langage définit ce qu’est le sexe, et le droit pratique encadre les libertés d’expression et de réalisation des corps portant. L’individu-e se détermine dans le droit pratique par ces libertés.

Redéfinir ce qu’est le sexe, c’est redéfinir le droit et ainsi, postuler l’inadéquation des modalités actuelles de partage des lieux du pouvoir. La définition du genre est dans ce contexte une mise en question du droit pratique à travers laquelle, des libertés devraient être accordées à l’individu-e, en respect de la libre disposition de son corps, de définir pour soi-même ce qu’est son sexe. Ce sexe peut ou non avoir une signification symbolique politique, c’est-à-dire prouver l’extension de son existence dans le champ de la réalisation symbolique. C’est dans tous les cas la personne qui prime sur le sexe, et le genre s’applique à la libre détermination de la personne par elle-même.

Pour les personnes porteuses d’un pénis, d’une vulve ou d’une intersexuation, les référents symboliques et légaux de leur sexuation respective ne devraient pouvoir être déterminés que par les personnes elles-mêmes, libres d’élaborer le cadre du droit pratique où en effet la libre disposition de leur corps, sur le plan symbolique comme effectif, est respectée.

La privation de ce droit est la privation d’un droit fondamental qui prive par le même biais les individu-e-s de la demande légitime à prendre part, et ce de manière intègre, au partage équitable des espaces et des lieux collectifs du pouvoir politique – c’est-à-dire de l’organisation de nos sociétés. Celle-ci permettrait également une meilleure distribution de ces espaces sur les divers territoires administrés et ainsi, un meilleur équilibre dans la formulation des besoins et des demandes collectives de conditions de vie équitables et dignes pour toutes et pour tous.

Enfin, cela remettrait le droit dans l’espace légitime du langage et de la variété de ses formes, qui définissent nos réalités individuelles et communes.

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