VI. Corps politique, politique des corps

Qu’est-ce qu’un corps public ? Un corps qu’on donne à voir. Non un corps que l’on voit, mais littéralement un que l’on donne, entendu au corps social, pour qu’il soit vu, c’est-à-dire pour qu’il prenne une place, une fonction au sein du groupe, de l’espace collectif en tant qu’il est censé être partagé et partageable par tou-te-s.

En quoi certains corps ne doivent-ils pas être vus ? En quoi sont-ils cachés ? En quoi n’ont-ils pas ce droit à exister socialement, ce droit collectivement compris, partagé et partageable ?

Une des réflexions que nous donne le projet Par et pour, de l’association Polyvalence, est de nous alerter sur le regard que nous posons sur un cas-limite du traitement social du collectif : la question du travail du sexe. L’association recueille les témoignages de travailleurs-ses du sexe, qu’ils et elles y expriment leur émancipation grâce à leur métier, la nécessité d’y entrer ou le besoin, à un moment donné, d’en sortir.

Un dénominateur commun de tous ces différents parcours : le désir de gagner décemment sa vie, dans un contexte de société compliqué. Au-delà de la victimisation et du regard paternaliste posé sur des trajectoires de vie jugées mineures, Par et pour nous invite à nous poser la question de l’ambiguïté de notre regard sur l’autre, sur le corps de l’autre une fois que sa fonction sexuelle est posée dans l’espace public.

C’est d’ailleurs également le propos du court-métrage de Chloé Kaufmann, La nuit tous les chats sont gris (2017). Qu’y aurait-il d’indigne à parler des sexualités tarifées, si ce n’est que la fonction symbolique d’un certain type de corps serait déplacée, voire mal placée ?

La position mineure des femmes et de tous corps autres que porteurs d’une identité masculine dominante sont censées occuper une fonction symbolique sociale, dans un ordre qui ne leur appartient pas ; mais qui justement a été déterminé et est entretenu par une même classe dominante, plus ou moins unie ou distendue au sein de nos sociétés patriarcales et aujourd’hui encore, capitalistes et néolibérales.

Sans les rapports de domination induits par ces configurations sociales, définissant une hiérarchie où violences physique et symbolique servent aux abus de pouvoir et à leurs ramifications politiques (Pierre Bourdieu, Sur l’Etat, Cours au Collège de France 1989-1992), qu’est-ce qui entraverait à la libre disposition, par les individu-e-s, de leur corps ? Si ces mêmes individu-e-s présentent une aptitude à délivrer un service bienfaisant à d’autres au moyen de leur corps, dès lors qu’on en exclut les rapports de domination systémiques et non-consentis existant dans nos sociétés, quel jugement moral viendrait se substituer à une faille de la reconnaissance symbolique de cette singularité ?

Et à défaut d’une société équitable et égalitaire, la cause du jugement moral est-elle de la responsabilité du travail du sexe en lui-même, ou des rapports de domination qui par ailleurs s’exercent sur la société tout entière ? Dans une société de contrôle, qu’est-ce que l’exploitation des corps mineurs nous dit, et qu’est-ce le droit de tout être à disposer de son corps devrait nous apprendre ?

Bien entendu, The Vulvic Network se pose en solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe qui, à diverses échelles et sous différentes formes, sont les premiers-ères à subir la stigmatisation que l’on réserve aux corps dissidents. Ces derniers ne jouissent pas de la dignité d’une fonction symbolique et sociale en propre, mais toujours par défaut, en négatif du référent dominant et de ses relais structurels, actés dans le réel ou agissant dans nos inconscients collectifs.

Changer la société, c’est prendre part collectivement au vivre ensemble – et celui-ci ne peut laisser personne sans voix, dans l’ombre, tant qu’un espace ne peut s’ouvrir pour l’entendre.

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