V. Refonder une psychanalyse : éthique et structures intermédiaires

Le but de la psychanalyse, selon tout bon sens, est tout de même d’aider des personnes à aller mieux. Pour cela, il faudrait pouvoir aider chaque personne à comprendre certaines structures agissantes en elle-même, dans toute leur richesse et leurs degrés intermédiaires, et à les réharmoniser.

Cet objectif est relativement simple, dans un contexte complexe. Les modèles de compréhension de ces structures ne peuvent être qu’approximatifs. Toutefois avec une variété suffisante de modèles, on peut espérer naviguer, aider et accompagner les personnes dans un travail de déconstruction certes, mais aussi de réorganisation propre et d’apaisement.

A un moment donné, dans l’éthique de la psychanalyse, il faut choisir entre la compréhension et le culte du mystère, entre la réinvention poétique et métaphorique du sujet et la fascination pour le langage.

Que cette fascination ait cours dans des milieux psychanalytiques influents, comme le démontre le film à charge de Sophie Robert Le Phallus et le Néant (2019), cela est indéniable et profondément consternant. [Attention : Sophie Robert ayant récemment déclaré publiquement des propos transphobes, nous ne ferons plus ultérieurement référence à son travail / note du 16/10/2020] Car si certes, le but de la cure est d’aider le sujet à trouver sa vérité, son moteur, son désir, cela ne saurait en aucun cas trouver une issue heureuse dans la négation de tout autre.

Or, la fascination nihiliste, comme force de déconstruction, a ses limites lorsque déconstruire le sujet signifie lui ôter les moyens de trouver des espaces communs, des relais, des champs intermédiaires avec les autres. Le « tout ou rien » de la puissance a, lui aussi, ses limites. La fascination destructrice et écrasante pour la grandeur, son coût exorbitant.

Ce film m’a, à titre personnel et parce que le monde dans lequel nous vivons nous pousse à cette urgence, mise profondément en colère, parce qu’il m’a montré des choses que je savais mais que je ne pensais pas avoir à voir pour élaborer ma remise en question théorique. Je connaissais certains des propos et des penchants de pensée, mais avant toute chose, il m’a donné la mesure des actes – et dans le cabinet d’un-e psychanalyste, les mots sont des actes, qui peuvent être très violents.

Je ne pense pas qu’il faille jeter tout Freud et tout Lacan aux orties, loin de là, mais il faut impérativement les remettre en contexte. C’est de leur historicité que vient la possibilité d’en tirer les fruits, y compris dans leur critique. Je pense que le travail fondateur de Sigmund Freud a sa raison d’être, mais il faut se garder de considérer l’inconscient comme une masse inerte, mais bien comme une qualité ; et je pense que le travail théorique sur les catégories de réel, de symbolique et d’imaginaire de Jacques Lacan constitue des outils pertinents d’étude et d’analyse. Toutefois à partir de là, rien ne peut être réifié. Encore une fois, un imaginaire est inconscient, parce qu’il est réprimé par des structures de langage qui closent une loi. Nous n’avons pas de contrôle sur la génération des images, et les signifiants en eux-mêmes qui les décrivent ne sauraient se charger de mystère sans en rappeler constamment leur valeur métaphorique. Ce sont les gens qui sont importants, pas les symboles.

Enfin je pense que quant aux théories de la sexualité et du genre, tout est à refaire, parce qu’ici, l’autre n’existe pas. Comme l’autre, c’est-à-dire l’autre que masculin, n’existe pas, qu’il s’agisse d’une femme, ou d’un autre homme, ou de toute autre être ou fonction symbolique, évidemment, la sexualité ne peut être que destructrice, sans rapport, parce qu’elle n’a personne à qui s’adresser.

C’est scandaleux d’en arriver là. Je le dis avec colère, en ayant une indigestion et une intolérance de cette pensée-là. Pour une certaine psychanalyse, l’autre n’existe pas, parce qu’il n’a pas de fonction symbolique autre qu’être l’objet d’un sujet masculin.

Dès lors, il y a, en effet, tout à refaire, et il y a une nouvelle éthique à fonder pour une psychanalyse de l’urgence, une urgence sociale, une urgence politique et humaine qui nous demande maintenant, sans attendre, de nous montrer digne d’une humanité certes malade, mais jamais soumise à toute forme de domination, ni à toute privation d’un consentement légitime pour toutes et tous.

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