IV. Il n’y a pas de point de vue neutre

Credit : Doll by Olluna Dolls – Photographic credit : Anna Rakhvalova

Parler, faire l’usage d’un langage pour se déclarer, transmettre, partager, c’est établir des correspondances. Pour cela, tout langage s’appuie sur des conventions, à partir desquelles l’on s’attend à ce que l’autre à qui l’on s’adresse ou qui s’adresse à nous comprenne ou doive être compris-e de telle ou telle manière.

En effet, l’usage d’un langage ne peut aller plus loin qu’établir des équivalences – mais c’est de la portée de ces équivalences que naissent les correspondances entre des vécus, des émotions, des idées et des mémoires. Or un langage n’est pas la langue que celui-ci emploie. Car si une langue constitue un ensemble de vocabulaire et de règles lexicales fait pour construire et ordonner un langage, ce langage en lui-même peut revêtir différentes formes, impliquer différents champs lexicaux et niveaux de lecture, plusieurs ensembles de sens qui puissent former des îlots cohérents, des territoires, des formations de structures langagières propres à un groupe ou communauté de personnes, c’est-à-dire un champ sémantique.

Ce champ sémantique peut être résistant à la généralisation. Par exemple, l’étude du signifying dans la culture africaine-américaine, établie notamment par le sociologue Paul Gilroy dans L’Atlantique noir : Modernité et double conscience (1993), a su démontrer la persistance de champs sémantiques pouvant évoluer en parallèle dans un même groupe, en fonction de la personne à qui était adressé le message qui revêtait alors une double signification. Aussi pouvait-on complaire en apparence à la vision que la population blanche avait des personnes noires aux États-Unis, de l’époque de l’esclavage jusqu’à notre ère, mais partager en parallèle une compréhension intime et commune de l’expérience d’y être noir-e, et ce de manière interne à la communauté, comprise uniquement par ses membres, entre elles et eux.

L’hétérogénéité des réseaux de signification au sein d’une même langue et d’un même territoire décrit des communautés d’expérience différentes, qui tissent des sous-réseaux d’équivalence et de compréhension. Il en va de même pour la radicalité des compréhensions et des échanges d’expérience au sein des groupes de genre, ceux-là même dont la généalogie peut être attestée par l’étude historique de l’organisation de nos sociétés.

Il est donc bien vain de s’imaginer que l’usage d’une langue, à partir du moment où l’on y aurait défini arbitrairement, par exemple, par loi canonique, le masculin comme « genre neutre », impliquerait que ceci équivaut à dire qu’un point de vue neutre sur les choses serait possible. En épistémologie, on a admis depuis Thomas Kuhn (La Structure des Révolutions Scientifiques, 1962) que même au sein des communautés scientifiques les plus rigoureuses, on ne pouvait jamais exclure que l’adhésion du groupe aux règles qui le déterminent, puisant ses origines dans des conventions sociales, nécessitait la croyance en certaines valeurs communes.

Aussi donc, la dimension d’expérience humaine et vivante, au même titre que l’artification du réel progressive dans notre préhistoire (terme proposé par la philosophe en neuroesthétique Ellen Dissanayake), interdit toute validité d’un point de vue idéalement neutre. Tout point de vue de référence ne l’est ainsi que par convention.

Aussi il est tout naturel d’établir qu’une convention qui stipule que le masculin, se calquant sur les « lois de la nature », l’emporterait sur le féminin et se constituerait en genre neutre – c’est-à-dire ayant la possibilité de se désincarner – ne saurait être absolue. Cela reviendrait à dire que toute autre déclinaison de genre emporterait avec elle nécessairement et uniquement le corps qu’elle entend représenter et ce faisant, objectifierait ledit corps par la même occasion.

Or, toute convention a une histoire, et c’est parce qu’elle a une histoire qu’elle est politique. Parce qu’une convention a toujours pour objet de trouver un accord sur la réalité que l’on choisit d’habiter, sur l’organisation de nos espaces collectives et à l’intérieur de ceux-ci, de l’usage que l’on fait de nos corps.

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